Conférence du 23/11/14 : Sortir du cadre – Merci Ovide !

* Le mot du prof : « Cette année, il m’est devenu trop contraignant d’accompagner systématiquement mes élèves aux conférences que je leur proposais à titre facultatif. Le deal est simple : s’ils le veulent, ils se déplacent ; s’ils veulent une note, ils prennent un selfie me prouvant leur présence et me rendent dans la semaine qui suit un compte-rendu. Voilà le premier de ces comptes-rendus. Bonne lecture. »

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En ce frileux mois de novembre, nous, courageuses élèves de Première ES, nous sommes rendues au Festival de cinéma organisé par l’association Attac, dont le thème cette année était « Sortir du cadre ». Ce festival s’est déroulé du 18 au 23 novembre dans le 5e arrondissement de Paris, et proposait une façon originale de débattre, en associant un film à un débat sur un ensemble de thèmes. Celui de la conférence à laquelle nous avons assisté était « Envoyer valser les codes de bonne conduite », avec le documentaire « Merci Ovide ! », réalisé en 2010 par Catherine Harnois et Jacques Méandre. En voici un extrait :

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Ne pas entrer dans le moule, apprendre à désobéir, ne pas reprendre le modèle, se persuader qu’il existe plusieurs bonnes réponses, tels étaient les maîtres-mots de ce film, qui s’attachait à décrire le fonctionnement de l’innovante école Decroly ouverte en France en 1945 à Saint-Mandé avec le souci impérieux de respecter le rythme, les goûts, les passions, les envies de l’élève afin qu’il éprouve du plaisir à venir à l’école pour apprendre et découvrir.

Le nom de l’école ainsi que sa philosophie viennent de Jean-Ovide Decroly (1871-1932), médecin, pédagogue et psychologue belge, adhérent à la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle. On peut lire une biographie intellectuelle de Decroly ici.

Présentation de Jean-Ovide Decroly, par le chercheur en sciences de l’éducation Philippe Meirieu :

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D’ailleurs, la première école qui porte son nom se trouve à Bruxelles, érigée en 1907 (la réalisatrice est une ancienne élève de l’établissement belge). Pour Jean-Ovide Decroly, la théorie et la pratique se mêlent : si la pratique ne confirme pas la théorie, alors cette dernière n’a pas de sens. L’homme comme l’école ont comme principe que l’éducation doit se faire à partir des intérêts de l’enfant. Les 78 minutes de film nous ont montré une année de coopération totale entre professeurs dévoués et élèves épanouis, de la maternelle au collège.

 

Une multitude de « sorties de route » contraste avec le système d’éducation traditionnel, et fait de cette école un concentré d’innovation en matière d’enseignement :

  • une forte présence de la nature : chaque jour, 45 minutes y sont consacrées ; les enfants vont en forêt afin de sortir du cadre restreint de l’établissement ;

  • le tutoiement est de rigueur, ce qui traduit une relation de confiance entre les professeurs et les élèves ;

  • le programme est modulable selon l’actualité et les propositions des élèves ;

  • les parents sont poussés à accompagner au maximum leurs enfants (jusqu’à 9 heures, ils peuvent rester avec eux dans leur salle de classe) ;

  • le samedi matin, parents, profs, élèves et anciens élèves se réunissent autour d’activités manuelles telles que la réparation des vélos, la cuisine, le jardinage ou encore la menuiserie. Quelques anciens élèves, dans une interview, affirment l’importante aide apportée par ces ateliers dans leur choix d’orientation ;

  • des projets de classe annuels qui consistent à travailler en groupe et visent à développer les relations et les interactions ;

  • enfin, des professeurs qui exercent à la fois leur rôle d’enseignant mais aussi de surveillant et parfois de psychologue, dans la limite où le problème de l’enfant est encore résoluble par un adulte dont ce n’est pas le métier.

 

La conclusion du film est simple : l’école Decroly semble faire référence en tant que modèle d’épanouissement, aussi bien pour ses élèves que pour ses professeurs.

 

Ce documentaire a beaucoup fait réagir les quelques vingt spectateurs présents ce dimanche après-midi. Pour répondre aux questions et aux réactions du public, plusieurs intervenants étaient présents : Christophe Mileschi (écrivain, traducteur, professeur de littérature italienne à l’université Paris-Ouest Nanterre-La Défense, ancien élève de l’école Decroly), Charlotte Nordmann (essayiste, professeur de philosophie au lycée, auteur de La Fabrique de l’impuissance 2. L’école, entre domination et émancipation), Julien Lafitte (professeur de SVT à Decroly, apparemment venu à l’improviste puisqu’il n’est pas signifié dans le programme). En revanche, les réalisateurs, initialement prévus, étaient malheureusement absents.

 

Enthousiasmées par le film, nous avons trouvé l’école idéale, la pédagogie parfaite ! Malgré plusieurs interventions hors-sujet de la part du public, la discussion était intéressante et stimulante. Nous pouvons garder à l’esprit plusieurs informations de ce débat.

  • Quel est le rapport entre les effectifs d’enseignants et d’élèves ? Il y a 350 élèves de 3 à 15 ans, trois classes de maternelle, six classes de primaire, six classes de collège ; chaque classe contient environ vingt-cinq élèves encadrés par une équipe pédagogique d’environ trente enseignants. Cela fait en moyenne 12 élèves par enseignant, ce qui est peu, même si les effectifs par classe restent semblables à ceux d’autres écoles. Cette donnée écarte l’idée selon laquelle « les enfants sont respectés car ils sont peu ou encadrés par beaucoup d’enseignants ».

  • Pourquoi toutes les écoles ne sont pas comme Decroly ? Cette question est assez sensible, car les leviers politiques sont modérés en matière d’éducation et de finances publiques, même s’il est toujours possible de proposer des choses plus simples en primaire.

  • Y a-t-il d’autres écoles comme celle-ci ? A cette question, Julien Lafitte a répondu qu’il s’agit de la seule école en France portant ce nom. Si d’autres alternatives à cette école existent, elles restent privées (comme Fresnay).

  • En quoi cette école est différente des autres ? Question naïve, car c’est justement ce que le documentaire a tenté de mettre en lumière. Julien Lafitte a tout de même répondu : en dehors de ce qui a été dit précédemment, il faut rappeler que, dans le système scolaire normal, les acteurs (professeurs, élèves, auxquels on peut ajouter leurs parents) sont paniqués : « si on panique, on ne peut pas bien faire les choses », affirme-t-il. Dans les écoles traditionnelles, il y a beaucoup de règles, ce qui peut être vécu comme anxiogène, violent. A contrario, Decroly favorise le fait d’aller en cours par pur plaisir et non parce qu’on doit y aller. Julien Lafitte a aussi expliqué que la racine de l’apprentissage se trouve dans l’interaction, sans qu’il y ait forcément de la pédagogie derrière. Nicolas Sarkozy disait : « On va rendre les enseignants experts de leur domaine », ce qui est totalement contre-productif, selon le professeur de SVT ; au contraire, nous dit-il, il s’agit de faire le contraire, il faut que les enseignants découvrent en même temps que leurs élèves. Christophe Mileschi a abondé dans ce sens : l’école traditionnelle est mortifère, a-t-il dit. Illustrant son propos par une anecdote (son fils Marcelio n’aime pas l’école car il reste immobile pour apprendre, ce qui est stressant), l’écrivain a rappelé que les notes sont bannies à Decroly, car la notation est jugée anxiogène, et inutile, sauf à faire intérioriser aux élèves les verdicts extérieurs. La notation casse quelque chose, selon Christophe Mileschi, elle est contradictoire avec l’apprentissage. Celui-ci a conclu : il faut passer du « faire » à l’ « être », remettant au centre des apprentissages la relation et l’interaction.

  • Comment entrer ou s’inscrire à Decroly ? Les informations de Julien Lafitte sont interéssantes : il faut habiter dans le secteur (avant 1998, les locaux appartenaient à la mairie de Paris, puis ils ont été repris par le Conseil général). Pour aller au collège, tous les enfants du département sont éligibles, mais c’est plus compliqué pour entrer en primaire ; les enfants qu’on accepte sont ceux qu’on nomme « les désespérés du système éducatif ». Une attente forte pèse ainsi sur l’école : il s’agit dans bien des cas de « sauver » l’enfant. Rappelons aussi qu’à Decroly, le collectif prime sur la compétition. Or, les attentes de certains parents, comme « normaliser » des enfants autistes, sont impossibles à tenir.

  • Y a-t-il une infirmière, un docteur, un conseiller d’orientation ? Non, puisque les enseignants ont des postes à profil, à la base ce sont des candidats volontaires qui constituent un dossier. Comme écrit plus tôt, il n’y a aucun autre personnel : les enseignants ne sont pas qu’enseignants !

  • Cette omniprésence des professeurs ne pose-t-elle pas de problème aux élèves ? Julien Lafitte a répondu par la négative : dans le sens où la philosophie est de sortir du cadre scolaire, l’enseignant n’est pas vu comme une contrainte ou une pression.

  • Pourquoi n’y a-t-il pas de prolongement avec un lycée ? Réponse simple : il n’y a pas assez de place, l’école actuelle ne faisant même pas un hectare.

  • Le seul point noir, selon Julien Lafitte, est qu’une fois, des élèves ont lancé des pierres chez le voisin ; peut-être a-t-il exagéré !

 

Malgré la bonne ambiance du débat, il est important de dire qu’une phrase peut faire changer l’humeur d’une personne comme cette dame qui a déroulé un argumentaire improbable fait de pigeon, de rat, de lion, de loup, de l’humain, de la machine qui ne fonctionne pas seule au contraire du piano, de la mort et de l’accouchement. Cette élucubration qu’on croirait sortie d’un film burlesque a animé le débat en faisant beaucoup rire les participants !

 

Au visionnage du film et à l’écoute attentive de la discussion, nous avons été ravies : retournons en primaire étudier à Decroly ! Car, nous en sommes désormais convaincues, la valorisation et la compréhension des élèves, la primeur du bien-être des individus, la mise en place de projets collectifs, tout cela permet à l’école de retrouver son sens initial : éveiller, construire, émanciper. Mesdames et Messieurs, si vous souhaitez une école de rêve pour vos enfants, sortie d’un conte moderne, courrez à Decroly !

 

Texte écrit par Anna-Kenza, Anastasia, Khrystyna et Ysé. Corrigé par L. Van Der Eecken.

Annexe : le quotidien des enfants à l’Hermitage, la première école fondée par Jean-Ovide Decroly. Ce film a été réalisé en 1940 par Valérie Decordes et Suzanne Decroly (l’une de ses filles).

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