Fiche de lecture – L. Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, 2006

Fiche de lecture écrite par L. Van Der Eecken

Louis CHAUVEL (2006), Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil/La République des Idées, 142 pages. 

 

 

Biographie

 

 

Louis Chauvel (1967-) est un sociologue français attaché à plusieurs équipes de recherches (Observatoire sociologique du changement, associé au CNRS ; OFCE ; Observatoire des inégalités), il est professeur à l’Institut d’études politiques de Paris (1998) et membre de l’Institut universitaire de France (2003). Influencé par Bourdieu et Mendras, entre autres, ses recherches portent sur l’évolution des structures sociales françaises depuis un siècle, la fracture générationnelle, les inégalités sociales ; ces premières sont notamment enrichies par sa formation de statisticien, dont il utilise abondamment les outils, notamment pour s’engager dans l’action militante. Il a publié de nombreux articles scientifiques et quelques ouvrages, dont Le Destin des Générations en 2002, réédité en 2010, et Comprendre la Ve République en 2010.

 

 

Autour de l’ouvrage

 

 

L’ouvrage est un essai sociologique et historique bref, co-édité par le Seuil et par La République des Idées. Celle-ci est en fait un « atelier intellectuel international [qui a pour] vocation de produire des analyses et des idées originales sur les grands enjeux de notre temps : mutations de la démocratie, transformation du capitalisme et des inégalités, évolutions des relations internationales. »[1]

Le thème général de l’ouvrage est un objet sociologique encore mal identifié : les classes moyennes. Plus précisément, la problématique de l’ouvrage, plurielle, réside dans les interrogations suivantes : comment définir les classes moyennes ? Quel est le contexte de leur émancipation et de leur expansion en France ? D’où vient le malaise généralisé qu’elles semblent ressentir ? Comment redonner aux classes moyennes leur rôle universel de progrès social, pour que la société ne se détériore pas un peu plus ?

Etant statisticien de formation, Louis Chauvel s’appuie largement sur l’analyse statistique, qu’il élabore par ailleurs. Il n’en reste pas moins sociologue en s’appuyant sur des références pertinentes et reconnues (Bourdieu, Mendras, Castel) et en établissant des outils sociologiques de tradition bourdieusienne (schémas pp. 40, 97, 101), tout en restant critique.

 

 

Résultat de l’étude (chapitre par chapitre)

 

 

Introduction

 

L’auteur débute par un constat : il existe un malaise des classes moyennes aujourd’hui, corrélé à d’autres difficultés concernant la société entière et les classes populaires en particulier (chômage, problèmes de la redistribution du revenu, marginalisation de certains pans de la société, traumatisme des banlieues, etc.). Ce malaise, loin d’être accessoire, malgré ces autres difficultés, se révèle pour le sociologue « central » ; les classes moyennes revêtent ainsi le costume du liant social, économique et démocratique pour l’avenir de la société (p. 10). L’auteur déroule ensuite le plan de son étude en quatre chapitres en renouvelant sa conviction quant à l’importance des classes moyennes dans le changement social.

 

Définir les classes moyennes

 

Une définition des classes moyennes se révèle périlleuse et nullement « univoque », différente selon les chercheurs, selon les lieux et les époques ; cette ubiquité du terme « classes moyennes » peut ainsi être utilisée dans des débats idéologiques et partisans, comme pour une question fiscale par exemple. Comment mesurer pertinemment une classe moyenne (niveaux de salaires, genre, âge, région, CSP, …) ?

Après avoir définit le salaire moyen (moy. arithm.), très peu pertinent, l’auteur convoque alors la notion de médiane (ou de salaire médian), même si, là encore, la définition reste peu réaliste, agrégée de façon arbitraire (même en définissant plusieurs niveaux de classes moyennes). Le salaire peut être une voie intéressante (malgré le fait qu’elle laisse de côté les non-salariés, les chômeurs, les RMIstes, les précaires à temps partiel, les familles monoparentales, etc.) ; elle peut se révéler « simple, voire simpliste ». Pour complexifier l’étude, Louis Chauvel propose de s’intéresser au revenu (et non pas au salaire), disponible et selon la structure familiale des ménages, pour arriver au concept de « ménage médian ». De toutes les manières, l’arbitraire résiste bel et bien, malgré que de telles analyses ne soient nullement « dénuées de sens ». « Dès lors, dans ce continuum qui va de la part supérieure des classes populaires jusqu’aux portes d’une élite sociale des plus sélectives, il est à peu près impossible de poser dans l’absolu l’existence, d’une part, d’un noyau central et, d’autre part, de confins stabilisés. » (p. 30) Il propose alors, passant outre l’impossibilité de l’objectivité et de la tangibilité de la construction d’une classe moyenne, d’étudier « la face subjective de la réalité sociale » (ibid.).

Après avoir rappelé les deux conditions d’existence d’une classe sociale (position économique spécifique facteur de conflit et conscience de classe), l’auteur expose que c’est empiriquement rarement le cas, surtout aujourd’hui, et les classes moyennes montrent justement un paradoxe concernant cette définition (classe à la fois très hétérogène, très fragile objectivement, mais « capable de susciter une prise de conscience et un sentiment d’adhésion puissant » (p. 31). Ce fort sentiment d’appartenance à une hypothétique classe moyenne est le fruit des progrès économiques, sociaux, politiques et de qualité de vie des Trente Glorieuses. « Cette identification […] relevait d’un rêve collectif partiellement réalisé. » (p. 33) Louis Chauvel insiste également sur le fait que la classe moyenne symbolise paradoxalement « la seule classe accessible à ceux qui réfutaient l’idée même de classe » (p. 34). Il cite alors, dans un ensemble complexe de recherches sur le sujet, Bourdieu (à propos de La Distinction et La Reproduction), Catherine Bidou et Henri Mendras.

L’auteur expose à présent le malaise concernant les classes moyennes qu’il évoquait en introduction, avec les « difficultés des nouvelles générations, l’apparition de nouveaux phénomènes de déclassement, l’impression de voir émerger un nombre croissant de candidats surdiplômés pour un nombre déclinant de postes, les difficultés d’accès au logement, les interrogations croissantes sur la pérennité d’un Etat-providence pourvoyeur d’emplois et de ressources […] » (p. 36). Il évoque une nouvelle fois la difficulté à définir la notion au long du XXe siècle, en soulignant la richesse des analyses de l’Ecole historique allemande du XIXe siècle, un peu avant les analyses de Wright Mills, et en nuançant l’idée selon laquelle la classe moyenne « joue le rôle de tampon amortisseur entre bourgeoisie et prolétariat [où la] chose [n’] est vrai [qu’] en période d’expansion […] » (p. 38).

Louis Chauvel, dans cette dernière sous-partie, reformule de manière moderne l’analyse de Schmoller concernant les deux oppositions structurant la classe moyenne, entre supérieure et inférieure et entre anciennes et nouvelles, et regroupe ces oppositions en croisant les deux axes. Cette étude permet de distinguer les classes moyennes supérieures et les classes moyennes intermédiaires par rapport aux deux oppositions. Le chercheur souligne la nécessité de formuler au pluriel la classe moyenne, au risque de simplifier à l’extrême le schéma, et il insiste sur le fait que les « classes moyennes n’existent […] que dans le devenir » (p. 43).

 

Que se passe-t-il dans la société française ?

 

Tout d’abord, l’auteur cherche à rappeler le contexte socio-économique de la France des trente dernières années, en nuançant l’idée selon laquelle, suite à la crise de stagflation des années 70, la France est entrée dans un marasme continu, même s’il admet que l’année de la rigueur (1983), dans l’imaginaire, rompt avec l’espoir d’un retour d’une croissance telle que promettaient les Trente Glorieuses. Il affirme que la réalité demeure complexe, paradoxale et ambigüe et affirme que trois retournements sont pertinents pour comprendre la dynamique des classes moyennes (p. 48).

Il affirme ensuite que l’effet de ralentissement économique général ressenti est tangible, même s’il n’est que partiellement vrai selon le biais avec lequel on observe les évolutions. La nouvelle redistribution des richesses (notamment vis-à-vis du patrimoine) renforcent également ce sentiment. « Le marasme des uns est l’abondance des autres. » (p. 51)

Puis, il explique que, au contraire des Trente Glorieuses où l’avenir s’annonçait radieux (notamment dans le travail et avec la protection sociale), notre période (depuis les années 80) est caractérisée par une dangereuse montée des incertitudes[2], qui handicape une large part de la population.

Il observe ensuite une montée des inégalités, fortement liée à ce qu’il nomme « la désinstitutionnalisation [de ces] inégalités », laissant une large part dans les relations économiques et sociales « à l’aléatoire et à l’arbitraire » (p. 56). Cet état de fait est également lié à la forte individualisation des carrières et à l’esprit du libéralisme ambiant concernant le travail. C’est alors que l’idéal méritocratique semble loin, ce qui conduit les individus à une perte de sens quant à leur rôle dans la société[3], et qui provoque, selon l’auteur, un retour de la reproduction sociale qui s’ajoute aux inégalités dites « aléatoires ».

 

Les classes moyennes face au déclassement générationnel

 

L’auteur montre les disparités entre les études empiriques et les statistiques des grands organismes (INSEE, OCDE) à propos des inégalités et de la pauvreté, et insiste sur le fait que les difficultés des années 80 sont d’autant plus présentes aujourd’hui qu’elles concernent une plus grande part de la population.

Il développe alors le fil des Trente Glorieuses : selon lui, seuls les premiers-nés du baby-boom ont bénéficié du formidable développement économique, social, institutionnel, culturel de ces années et de l’exceptionnelle croissance qui l’accompagne, en partie car ceux-ci ne se sont pas préoccupés de « la question de la transmission intergénérationnelle » (p. 66).

Il dit d’ailleurs : « Plutôt que de panne de l’ascenseur social, il faut parler de fracture générationnelle » [Reverchon, 2005]. Nous observons que les nombreux problèmes auxquels font face la génération née dans les années 70-80 sont le fruit corrélé du retournement inéluctable de la croissance, du tournant néolibéral et de la non prise en compte par leurs aînés de la question de l’après-expansion ; nous assistons à un nouveau déclassement.

L’auteur convoque ensuite la question de la valeur du travail, actuellement dévaluée au profit de la valeur patrimoniale et héritée. Il explique ainsi que la génération actuelle, née en 1975, connaît des difficultés en partie héritées de ses parents ; qu’ainsi, cette génération vit ou survit grâce notamment à la solidarité familiale, mais qu’à terme, se pose – encore une fois – la question de la transmission intergénérationnelle. Le sociologue constate que la société se dirige vers ce qu’il appelle une « impasse civilisationnelle ».

Il conclue en montrant que, même si les seniors des classes moyennes s’en sortent, c’est au dépens des jeunes des classes moyennes – leurs enfants ! Il pense notamment que ce malaise des classes moyennes se retrouve dans les différents indices négatifs que la société offre à voir aujourd’hui (émeutes, manifestations anti-CPE, progrès de l’extrême-droite, refus de l’Europe, etc.).

 

Les classes moyennes sans projet

 

Louis Chauvel rappelle les trois éléments de définition de son objet (position sur l’échelle économique, position hiérarchique intermédiaire ou indéterminée, identification positive à ce groupe), et fait un très bref constat de l’état de la société française : peu d’inégalités au regard d’autres pays similaires, protection sociale relative mais présente, stagnation économique (en termes de revenu) des classes moyennes (pp. 87-88). Puis, après avoir exposé que la vive adhésion à la « moyennisation » de la société durant les Trente Glorieuses s’opposait à la crainte de voir se diffuser au sein de ces classes moyennes l’anxiété, l’auteur explique que la montée des inégalités remet en cause une lecture pertinente du changement social, d’où la nécessité d’une nouvelle complexification des niveaux de lecture de la société.

Avec l’avènement d’un « nouveau modèle d’individualisme » né de mai 68, les classes moyennes françaises ont joué un rôle universel en termes de progrès social en élevant la société à différents niveaux (économique, social, démocratique, culturel et de satisfaction personnelle).

Néanmoins, la portée universaliste d’un tel projet de société, porté par ces classes moyennes, entre en contradiction interne lorsque les bénéfices sociaux n’existent plus, comme c’est le cas aujourd’hui. L’auteur développe ainsi la question centrale de la tension entre promesse de « démocratisation des aspirations de classes moyennes [mais] sans […] les moyens » qui permettraient d’y parvenir, source de « déstabilisation sociale » (p. 99).

La comparaison internationale des systèmes de classes était inévitable ; elle nous amène en fait, malgré les grandes disparités géographiques, à y voir plus clair. La situation française,  nous expose Louis Chauvel, pourrait ressembler à la situation argentine (dilution des classes moyennes avec les classes populaires, avec une aristocratie notamment terrienne) si une « reconstitution politique et économique » porteur de progrès n’est pas réalisée, en particulier dans le contexte de récession économique et d’insignifiance qui est le nôtre.

 

Conclusion

 

L’auteur conclue en se référant à Hans Jonas, pour qui « il faut réfléchir avant tout à la soutenabilité sur le long terme de notre régime de développement », sans rejeter la faute consciente à une classe moyenne aveuglée par les Trente Glorieuses. Pour Louis Chauvel, le modèle d’individualisme radical, né en partie de 68, n’était pas tenable socialement, en raison de l’impossibilité de l’existence simultanée d’une société parfaitement égalitaire et de classes intermédiaires (p. 106). Le sociologue évoque, pour que les classes moyennes intermédiaires – mais, par ricochet, la société toute entière – se sortent de cette situation, de ce malaise, une réappropriation du politique, un nouveau débat quant à la place dans le travail, un renouvellement de la question du savoir (question centrale selon l’auteur) ; aussi faudrait-il qu’elles affirment une maturité politique pour y parvenir, au risque d’un large déclassement désagréable.

 

 

Analyse de l’ouvrage

 

 

L’ouvrage met en lumière toute la complexité de la notion de « classes moyennes », et éclaire des notions indispensables à la compréhension citoyenne de notre société : classification socioprofessionnelles et classes sociales, culture et reproduction sociale, inégalités et types d’inégalités, démocratie et équité, lien et cohésion sociales, individualisme, déclassement. L’ouvrage permet aussi une mise en perspective historique et scientifique de la France depuis 1945, évitant les écueils de la prose journalistique et politique, souvent partielle et partiale.

Pourtant, cet ouvrage rigoureux reste un document politique important, dans la mesure où il invite les citoyens à se réapproprier la question du travail et de sa place dans la société, ainsi que la question du savoir. La République des Idées n’est pas qu’un think tank à la française, mais aussi un réservoir à idée de la gauche sociale-démocrate[4].

En une centaine de pages, il est bien évidemment difficile de développer une analyse des différents objets évoqués par l’auteur ; ce n’est pas le but de cet ouvrage. Il serait intéressant de confronter l’ouvrage à un autre, qui est paru chez les mêmes éditeurs, par Dominique Goux et Eric Maurin (Les nouvelles classes moyennes, 2012), dans lequel il est question de la centralité, du dynamisme et de la position d’arbitre des classes moyennes. Il serait également intéressant d’étudier dans le détail les conclusions que Louis Chauvel réalise dans son ouvrage à l’aune des critiques qui se sont formées à son encontre, notamment celles des chercheurs « proches » de la revue Alternatives Economiques et ses journalistes (Serge Bosc, Denis Clerc[5]). Dans le même esprit, on peut développer l’aspect du déclassement évoqué par Louis Chauvel, à partir de la controverse entre le sociologue Camille Peugny[6] et l’économiste Eric Maurin[7].

 

 

Bibliographie

 

 

Alternatives Economiques, Pratiques n°21, novembre 2005, sur le site Internet d’Alternatives Economiques.

 

« Crise ou recomposition des classes moyennes ? », sur le site ses.ens-lsh.fr.

 

CHAUVEL L. (2006), Les classes moyennes à la dérive, Paris, Le Seuil/La République des Idées.

LEDERER L. (2006), « Interview de Louis Chauvel », sur le site de 20 Minutes.

MARTINACHE I. (2007), « Note de lecture », sur le site liens-socio.org.

NAHAPETIAN N. (2006), « Les classes sociales à la dérive par Louis Chauvel », Alternatives Economiques, n°252, novembre, sur le site d’Alternatives Economiques.

REVERCHON A. (2005), « Interview de Louis Chauvel », Le Monde, 21 juin, sur le site contreinfo.info.

WINOCK J. (2007), « Analyses critiques », Centre d’Analyse Stratégique, Horizons Stratégiques, n°3, janvier, sur le site strategie.gouv.fr.


[1] Précision inscrite à la fin du texte de Daniel COHEN (2006), Trois leçons sur la société post-industrielle, Le Seuil/La République des Idées, p. 96.

[2] C’est la question essentielle du dernier ouvrage de Robert Castel : La montée des incertitudes : Travail, protections, statut de l’individu, Paris, Seuil, 2009.

[3] Cette question est une problématique récurrente dans les travaux de Vincent de Gaulejac. Citons ici La lutte des places, avec Isabel Taboada Leonetti, Paris, Desclée de Brouwer, 1994 ; La société malade de la gestion, Paris, Seuil, 2005 ; Qui est « je » ?, Paris, Seuil, 2009.

[4] Voir par exemple les ouvrages de R. CASTEL (2003), L’insécurité sociale ; D. COHEN (2006), op. cit. ; de Thomas PHILIPPON (2007), Le capitalisme d’héritiers ; de Gøsta ESPING-ANDERSEN et Bruno PALIER (2008), Trois leçons sur l’Etat-Providence ; de François DUBET (2010), Les places et les chances. Repenser la justice sociale ; de Camille LANDAIS, Thomas PIKETTY et Emmanuel SAEZ (2011), Pour une révolution fiscale. Un impôt sur le revenu pour le XXIe siècle, etc.

[5] CLERC D. (2007), « Les généralisations abusives de Louis Chauvel », L’Economie politique, n° 33, premier trimestre.

[6] Camille PEUGNY (2009), Le Déclassement, Paris, Grasset, « Mondes Vécus ».

[7] Eric MAURIN (2009), La peur du déclassement : une sociologie des récessions, Paris, Le Seuil/La République des Idées.

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