Conférence du 27/11/13 – « Cerveau, Sexe et Préjugés »

Ce mercredi 27 novembre 2013, nous nous sommes rendus dans les locaux de Sciences Po afin d’assister à une conférence organisée par le Programme de Recherche et d’Enseignement des SAvoirs sur le GEnres (PRESAGE). L’invitée était Catherine Vidal, neurobiologiste et directrice de recherche à l’Institut Pasteur, dont les recherches portent notamment sur la mort neuronale dans la maladie de Creutzfeldt-Jakob. La conférence avait pour intitulé : « Cerveau, Sexe et Préjugés » (une conférence similaire est visible à la fin du texte). Après avoir été introduite par l’économiste Françoise Milewski, co-responsable du PRESAGE, Catherine Vidal a posé sa problématique : le cerveau a-t-il un sexe ? Les femmes ont-elles un cerveau différent de celui des hommes ? En guise d’introduction, elle a montré la persistance des idées reçues concernant les deux sexes, en tapant naïvement quelques recherches Google, puis en exposant les résultats de différents sondages (54 % des femmes et 57 % des hommes pensent que la différenciation homme-femme est prouvée biologiquement), le tout portant à croire que les femmes auraient un cerveau différent de celui des hommes. Son exposé tentera de révéler les inégalités justifiées par des explications scientifiques.

 

Dans un premier temps, nous nous sommes prêtés au jeu des différences hommes-femmes basées sur la théorie du déterminisme biologique, en remontant au XIXe siècle avec la craniométrie (l’étude des mensurations des os et du crâne), à partir de laquelle le médecin Paul Broca (1824-1880), par exemple, établissait un lien entre taille et poids du cerveau d’une part, et performance cérébrale d’autre part. Le cerveau des hommes est en moyenne plus lourd que celui des femmes (1,35 kg pour les premiers, contre 1,2 kg pour les secondes), ce qui expliquerait la supériorité intellectuelle de l’homme. Les mêmes conclusions ont été faites à propos des hommes blancs par rapport aux hommes noirs. Mais aucune causalité n’a été démontrée en ce domaine ; en guise de contre-exemple, Catherine Vidal a rappelé que le cerveau d’Albert Einstein avait un poids semblable au cerveau moyen d’une femme (1,25 kg).

La seule différence notable entre les cerveaux masculin et féminin se trouve dans le contrôle des fonctions associées à la reproduction sexuée : le développement de l’hypothalamus au stade fœtal gère les hormones sexuelles, et les règles pour les femmes, leur cerveau détenant des neurones qui s’activent chaque mois pour déclencher l’ovulation.

 

A la suite des études de Broca, des scientifiques ont mis en avant, en 1968, la théorie des deux cerveaux, selon laquelle, chez les femmes, l’hémisphère gauche est dominant, ce qui expliquerait les facilités féminines avec le langage ou les langues en général, alors que les hommes auraient un sens de l’orientation et une aptitude aux mathématiques plus aboutis en raison d’un hémisphère droit dominant. Evidemment, cette théorie est aujourd’hui considérée comme caduque, les relations entre les deux hémisphères étant beaucoup plus complexes, les fonctions du cerveau beaucoup plus nomades. Malgré tout, cette théorie des deux cerveaux continue à irriguer la recherche : en 1982, des scientifiques ont tenté de montré que la femme était davantage multi-tâches que les hommes, en raison d’un corps calleux (commissure transversale du cerveau) plus épais. Ce qui est pratique pour justifier les tâches domestiques…

 

Catherine Vidal a ensuite traité de l’éventuelle existence d’une orientation sexuelle prédéterminée. En effet, selon une étude du neurobiologiste britannique Simon LeVay datant de 1991 (réalisée à partir du cerveau conservé de seize hommes hétérosexuels, de six femmes hétérosexuelles et de dix-neuf hommes homosexuels), les neurones seraient plus volumineux chez les hommes hétérosexuels, que chez les femmes et les hommes homosexuels ; par conséquent, le volume de neurones constituerait une base biologique à l’orientation sexuelle. Thèse discréditée par la communauté scientifique et Catherine Vidal, en raison de plusieurs biais : premièrement, les cerveaux des hommes homosexuels provenaient de patients morts du sida, virus qui détruit des neurones ; deuxièmement, la variation de volume de neurones observée (une dizaine de millimètres) correspond à quelques dizaines de neurones, à comparer aux cent milliards de neurones habituels.

 

L’arrivée de l’Imagerie par Résonnance Magnétique (IRM) en 1997, qui permet d’observer le cerveau vivant en train de fonctionner, a, depuis, permis de prouver que ces théories n’étaient pas fondées et comportaient de nombreux biais, même si, selon Catherine Vidal, un public profane, fasciné par la science, a tendance à croire aux interprétations farfelues qu’on peut faire de ces images. L’IRM a permis de montrer qu’il n’existait pas de différence statistique entre le cerveau des femmes et celui des hommes ; en fait, il y a davantage de différences entre les cerveaux de deux personnes qu’entre les cerveaux masculin et féminin, ce qui confirme l’idée qu’on a tous et toutes un cerveau différent. Cette constatation résulte d’une qualité formidable du cerveau humain : la plasticité cérébrale. C’est la capacité du cerveau, grâce aux cent milliards de neurones reliés à un million de milliards de synapses, à se façonner au gré de l’expérience vécue, de l’environnement, de l’éducation. Pourquoi ? Parce qu’à la naissance, seulement 10 % des synapses sont présentes. Le cerveau est un organe dynamique.

 

Catherine Vidal a pris deux exemples pour illustrer cette plasticité. Premièrement, elle a montré qu’un pianiste qui pratique depuis sa tendre enfance augmente ses capacités en s’entraînant : on observe un épaississement du cortex cérébral dans les régions qui coordonnent l’action des doigts après trois mois de pratique. Toutefois, ce phénomène n’est pas irréversible, un arrêt de la pratique entraînant un rétrécissement du cortex. Le cerveau évolue, se transforme à tous les âges de la vie. Deuxièmement, elle a pris l’exemple d’un exercice de représentation graphique en 3D : lorsqu’on présente le test comme relevant de la géométrie, les filles ont de plus mauvais résultats que les garçons ; c’est le contraire lorsqu’on présente le même test comme de l’art plastique. Cet exemple montre que la socialisation différentielle joue de son influence sur la plasticité cérébrale. En fait, l’enfant n’a pas conscience de son sexe avant le câblage de ses neurones, vers l’âge de deux ans et demi, alors qu’il évolue dans un environnement sexué (jouets, chambre, vêtements) depuis la naissance. La famille, le milieu social, la culture jouent donc un rôle non négligeable dans la construction de goûts, d’aptitudes, de pratiques, et, in fine, de l’identité sexuelle en fonction des modèles du masculin et du féminin donnés par la société. La découverte de la plasticité cérébrale vient ainsi conforter les avancées des sciences sociales sur le concept de « genre ». Tout n’est donc pas joué durant l’enfance, la plasticité du cerveau permettant de changer d’habitudes, d’acquérir de nouveaux talents, de choisir différents itinéraires de vie.

 

Un problème résiste : malgré les progrès des connaissances en neurosciences, les préjugés sur les différences biologiques sont toujours vivaces, en raison à la fois des clichés abondamment véhiculés par les médias, mais aussi de l’utilisation idéologique que certains scientifiques peuvent faire de ces connaissances, aveuglés par la théorie pseudo-scientifique de psychologie évolutionniste. Celle-ci explique l’ordre social par un ordre naturel, qui voudrait qu’à la Préhistoire, l’homme, plus fort, se fit chasseur-cueilleur, tandis que la femme, plus propice au langage et au care, s’attacha à la caverne et aux enfants. Aucune donnée anthropologique ne nous permet d’affirmer cela. Les hormones sexuelles n’auraient pas non plus d’incidence significative sur le comportement des hommes et des femmes : contrairement aux animaux, il existe une dissociation entre sexualité et reproduction chez l’homme. Le comportement risqué des traders ne doit pas grand-chose à une plus forte teneur en testostérone que dans un autre milieu !

La conclusion de Catherine Vidal se veut au carrefour de la science et de la politique. La neurobiologiste a en effet co-fondé, avec des pairs, des philosophes, des sociologues, le réseau international Neuro-Gendering Network dont l’objectif est de défendre une éthique dans la production des savoirs en neurosciences et d’éveiller la responsabilité des chercheurs sur l’impact de leurs travaux dans un contexte social et anthropologique. Invoquant la loi 2011-814 du 7 juillet 2011 relative à la bio-éthique, elle a rappelé l’importance de la reproductibilité des observations et la mise en place de méta-analyses pour tirer des conclusions fiables. L’IRM étant une image instantanée du cerveau, une simple photographie, il est indispensable d’être prudent quant à la réification de la pensée, et à la réduction de la complexité humaine à une photographie de son cerveau.

 

L’intérêt d’une telle conférence, malgré son atmosphère beaucoup trop scientifique pour des élèves de section Economique et Sociale, est de réinvestir le chapitre sur la socialisation en remettant en cause la persistance des idées reçues à propos de la distinction hommes-femmes. Pour l’instant, on n’a aucune donnée scientifique qui confirmerait la différence des cerveaux en fonction du sexe ; au contraire, la plasticité cérébrale, qui explique la singularité du cerveau humain indépendamment du sexe, de la race, de la classe, etc., permet de démonter ces discours en soutenant le concept de « genre », élaboré en sciences sociales. Certains d’entre nous regrettent toutefois le caractère uniquement contradicteur de la conférence : contredire des préjugés pseudo-scientifiques est une chose, justifier et approfondir le sujet en est une autre. Le jeu des questions-réponse avec l’auditoire a crispé la conférencière, rendant son propos moins convaincant, moins argumentés. Peut-être son attitude était-elle liée aux nombreuses attaques dont elle a fait l’objet dans son combat scientifique pour l’égalité hommes-femmes.

 

Texte rédigé par Benjamin, Capucine, Chloé, Flora, Jules, Lucie, Mehdi, Marine, Marwan, Médéric, Solal, Solène, Tania. Corrigé par L. Van Der Eecken

Voici une conférence donnée par Catherine Vidal sur le même thème, très similaire à celle à laquelle nous avons assisté. 

Image de prévisualisation YouTube

Vous pouvez laisser une réponse.

2 Commentaires Commenter.

  1. le 18 octobre 2014 à 9 h 21 min David Gasnier écrit:

    Catherine Vidal est le Trofim Lyssenko de la neurobiologie et le concept de genre le nouvel avatar de la science prolétarienne.

    Répondre

  2. le 20 octobre 2014 à 13 h 05 min L. Van Der Eecken écrit:

    Cher David Gasnier,

    il apparaît toutefois difficile de ne pas tenir compte des remarques de Catherine Vidal à propos des différentes conclusions farfelues auxquelles ont donné lieu les nombreuses études sur les différences entre les cerveaux (Noirs/Blancs, homosexuels/hétérosexuels, hommes/femmes, etc.).

    Sa posture est une posture scientifique prudente à propos d’une technologie – l’IRM – qui n’a pas 20 ans, dont les données peuvent être interprétées par des scientifiques moins prudents à travers le prisme de leurs croyances (en l’inégalité naturelle entre les êtres humains, quelles que soient les catégories décrites plus haut).

    Enfin, il serait intéressant d’appuyer votre attaque en règle contre les compétences de Catherine Vidal à partir d’arguments scientifiques et scientifiquement rigoureux.

    Le principal avantage d’un concept comme le genre, rappelons-le, est bien de dénaturaliser et d’expliciter des différences (qui donnent lieu à des inégalités) entre les sexes, autrefois conçues, faute d’autre explication valable, comme relevant de la nature, de la Providence ou des gênes… Il est compréhensible que les découvertes scientifiques, en particulier en sciences sociales, soient douloureuses, car elles heurtent des croyances ancrées depuis parfois si longtemps qu’on n’en cherche pas de vérification empirique ; néanmoins, ces découvertes relèvent aussi d’une libération par rapport à des croyances erronées qui ont un impact sur nos comportements. Croire que les femmes ont un cerveau « féminin » par nature, avec ce que ça engendre, permet de justifier les inégalités les plus intolérables.

    Chacun est libre de penser ce qu’il veut ; chacun est libre de ne pas croire les scientifiques ; chacun est libre de croire des choses fausses…

    L. Van Der Eecken

    Répondre

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