Conférence du 18/09/13 – « Paris sans le peuple »

Ce 18 septembre 2013, nous sommes partis au Centre International de Culture Populaire (CICP) pour assister à une conférence donnée par la géographe Anne Clerval, maîtresse de conférences à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée. Elle venait y présenter son livre sur la gentrification, issu de la thèse qu’elle a soutenue en 2008, Paris sans le peuple. Organisée par la librairie engagée Quilombo, la conférence s’est tenue dans des conditions enflammées : l’extrême-gauche était surreprésentée (des élus Front de Gauche hués, des communistes, des anarchistes, des libertaires, etc.), la bière remplaçait les bouteilles d’eaux des Ministères, les intervenants s’interpellaient de « camarade » par ci, « camarade » par là, différentes catégories sociales étaient présentes (paysans bio, ouvriers, étudiants, militants, jeunes de banlieue, professions intellectuelles)… Les places manquaient dans une salle bien remplie : de nombreuses personnes s’étaient installées à même le sol. Le sujet se prêtait d’ailleurs bien au débat d’idées. L’ambiance était donc communautaire et militante.

Anne Clerval a d’abord pris le temps d’exposé sa thèse, une étude scientifique de la gentrification parisienne en même temps qu’un parti pris théorique, celui d’une recherche urbaine marxiste. Concept anglais, d’origine géographique autant que sociologique, la gentrification est un phénomène qu’on traduit maladroitement par « embourgeoisement » d’une ville, même si, dans le cas de Paris comme de nombreuses villes, le phénomène touche inégalement les différents quartiers. La gentrification est le processus par lequel des espaces urbains se transforment socialement et morphologiquement avec l’arrivée massive des classes moyennes et/ou supérieures et le départ parallèle des classes populaires. C’est un phénomène social qui s’accompagne d’une transformation urbaine. Ne nous méprenons pas : l’ « embourgeoisement » est davantage le fait des nouvelles classes moyennes, de la petite bourgeoisie intellectuelle, caractérisée par un capital culturel relativement plus élevé, par un capital économique très hétérogène, qui remplace peu à peu les classes populaires, repoussées à l’extérieur des centres-villes, dans les banlieues ou les zones pavillonnaires excentrées (en ce sens, l’accession à la propriété peut paradoxalement symboliser une forme de déclassement). Pourtant, historiquement, Paris est une capitale populaire. La bourgeoisie traditionnelle, quant à elle, reste dans ses quartiers, dans un entre-soi bien décrit par les Pinçon-Charlot. S’appuyant sur des statistiques officielles et des enquêtes de terrain, ainsi que sur le travail théorique de David Harvey et Neil Smith, Anne Clerval a expliqué que les facteurs de gentrification parisienne sont multiples : la désindustrialisation, la mondialisation et la nouvelle division internationale du travail (NDIT), la spéculation immobilière (qui a frappé la métropole parisienne plus tardivement qu’ailleurs) et la hausse des loyers, les choix politiques sur la rénovation urbaine. En 1982, les classes populaires (ouvriers et employés au sens des PCS) représentaient 42 % des parisiens, alors qu’en 2008, elles ne représentent plus que 27 %, sachant que les classes populaires représentent 55 % de la population active française. La géographe tient à rappeler que la ville est un produit du capitalisme, par conséquent la gentrification est très liée aux rapports de classes (ainsi que de races). Dans un entretien donné à La Revue des Livres (mai-juin 2012), elle écrit : « [L]a gentrification n’est pas intéressante en soi, mais en ce qu’elle révèle des rapports de domination de classe dans la ville et dans la société capitaliste en général. » Ces rapports de domination sont multiples et variés. La géographe pose d’ailleurs la question de la mixité sociale, habituellement considérée comme efficace et progressiste. Au contraire, cette mixité, permise dans un premier temps par la gentrification, pose problème : d’une part, elle masque terriblement le remplacement d’une population par une autre, d’autre part, elle finit par disparaître sous le coup de différences trop fortes entre les populations. La mixité sociale est en fait un écran qui justifie ce remplacement. En effet, elle rend la vie impossible aux populations populaires car elle transforme le milieu de vie et les modes de vie (commerces inadaptés aux consommations populaires, représentations sociales et pratiques culturelles différentes, évitement et réarrangement scolaires). De même pour le logement social : les politiques publiques en ce sens détruisent des logements nets pour les classes populaires (car l’offre immobilière parisienne est saturée), et sont dirigées, en fait, vers les classes moyennes, sans remettre en cause la propriété privée. Finalement, la gentrification détruit ou distend les liens sociaux existants. La conclusion d’Anne Clerval est sans appel : comme les luttes traditionnelles (retraites, chômage, inégalités) ne mobilisent plus le peuple, les phénomènes de gentrification doivent être un moyen de politisation, dans un but de remise en cause fondamentale des structures du capitalisme, caractérisées par la propriété privée et la gestion étatique bureaucratique, par la production aliénante et la redistribution inégale des richesses. Invoquant Henri Lefebvre, elle milite pour le retour du droit à la ville, c’est-à-dire d’un droit à produire la ville, à se réapproprier l’espace urbain, à l’auto-gestion, et à lutter efficacement contre les inégalités sociales. 

Une présentation de l’ouvrage par son auteur : 

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Ecrit par Ganapathy, Solal, Jules et Anass ; supervisé par M. Van Der Eecken

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