Note de lecture – L. Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, 2006

Note de lecture écrite par L. Van Der Eecken. 

Louis CHAUVEL (2006), Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil/La République des Idées, 142 pages.

 

A l’instar de la classe ouvrière dans les années 1980, les classes moyennes seraient actuellement « à la dérive ». Et, pour le sociologue Louis Chauvel, cette question est centrale justement parce que, à l’instar de la classe ouvrière durant les Trente Glorieuses, « l’efficacité économique, la stabilité sociale et la dynamique démocratique dépendent étroitement » (p. 10) des classes moyennes. L’ouvrage est aussi rigoureux scientifiquement qu’il est politique, pas un hasard quand on connaît le co-éditeur : La République des Idées[1]. Après avoir démontré l’impossibilité de les définir unanimement[2], l’auteur expose leur particularité : à la fois très hétérogènes, car traversées par plusieurs oppositions (supérieure/inférieure, salariée/indépendante, secteur privé/secteur public), et en même temps unies par une forte identification car « [relevant] d’un rêve collectif partiellement réalisé » (p. 33). Les classes moyennes mobilisent parce qu’elles sont porteuses d’un projet de société auquel une majorité d’individus est capable d’adhérer, transcendant les clivages de la société industrielle. Mais, prudence, rappelle le chercheur : « Les classes moyennes n’existent que dans le devenir, et dès que ce mouvement est interrompu, l’ensemble se désagrège. » (p. 43) Cette désagrégation est connue : ralentissement économique, montée des incertitudes[3], montée des inégalités, recul de l’idéal méritocratique, nouvel esprit du capitalisme[4], dévalorisation du diplôme, difficultés d’accès au logement, incertitudes de l’Etat providence. Le déclassement générationnel auquel fait face une frange croissante de la population contribue à accentuer cette crise, et à faire de cette « panne de l’ascenseur social [une] fracture générationnelle »[5]. Les générations qui ont profité des Trente Glorieuses ne se seraient pas préoccupées de « la question de la transmission générationnelle » (p. 66). L’individualisme radical est insoutenable à long terme, parce qu’il existe une tension insurmontable entre une société parfaitement égalitaire et l’existence d’une classe intermédiaire. La dévaluation de la valeur travail au profit de la valeur patrimoniale et de l’héritage pose la question, par-delà les inégalités, du projet de société proposé. « Si le retour de la croissance doit être au prix de l’accroissement des inégalités, il faut être conscient des périls. Comme un amortisseur situé entre les extrêmes, la classe moyenne est censée stabiliser les sociétés. Mais les années 1930 en Allemagne ont montré que les frustrations et les angoisses de cette classe peuvent aussi conduire à la situation inverse. » La société française – mais elle n’est pas isolée – se dirigerait vers une « impasse civilisationnelle », qu’on ne pourra éviter, selon Louis Chauvel, qu’en se réappropriant la démocratie, en réinvestissant le travail, en renouvelant la question du savoir et des qualifications, en fondant une nouvelle donne industrielle ; encore faudrait-il que les classes moyennes affirment une maturité politique pour y parvenir.

Evidemment, cet ouvrage a été critiqué, tant par l’un de ses adversaires intellectuels, le sociologue Eric Maurin[6], que par Denis Clerc[7], le fondateur d’Alternatives Economiques. Le premier lui oppose l’idée que le déclassement n’est pas un phénomène en développement (c’est la peur du déclassement[8] qui se développe, et qui peut fragiliser la société), réaffirme la centralité et le dynamisme des classes moyennes, tout en étant en total désaccord sur les solutions à apporter au mal. Comme les diagnostics sont différents, il apparaît logique que les remèdes aussi. Le second parle de « généralisations abusives » : la datation choisie par Louis Chauvel pose problème, la contextualisation fait défaut, ce qui conduit à un diagnostic erroné ; ce ne sont pas principalement les enfants des classes moyennes qui paient le prix de l’insouciance de leurs parents, mais avant tout les classes populaires et leurs enfants ; autrement dit, la fracture serait moins générationnelle que sociale (la montée des inégalités) ; d’ailleurs, les sacrifices ont touché les vieux comme les jeunes.

Enfin, l’intérêt d’un tel ouvrage réside dans le fait de le mettre en relief à la fois avec les différents travaux de Louis Chauvel (et on observe alors une rigoureuse et cohérente observation de la société française depuis 1945), et avec les prolongements de son travail par de jeunes sociologues tels que Camille Peugny[9].

 

En avril 2009, Louis Chauvel répondait aux questions du Mouvement Démocratique (MoDem) : 

http://www.dailymotion.com/video/x8wnmh


[1] Atelier intellectuel international qui a pour vocation de produire des analyses et des idées originales sur les grands enjeux de notre temps (mutations de la démocratie, transformation du capitalisme et des inégalités, évolutions des relations internationales), et qui sert ainsi de réservoirs à idées de la gauche sociale-démocrate.

[2] De nombreux auteurs s’y essaient pourtant. Pour une approche synthétique, voir : Serge BOSC (2008), « Les classes moyennes existent-elles ? », Alternatives Economiques n° 265, janvier ; Gérard VINDT (2009), « Les classes moyennes, changeantes, mais toujours courtisées », Alternatives Economiques n° 278, mars ; Thierry PECH (2011), « Deux cents ans de classes moyennes en France (1789-2010) », L’Economie Politique n° 49, janvier ; T. PECH (2011), « La nébuleuse des classes moyennes », Alternatives Economiques hors-série n° 89, avril ; T. PECH (2012), « Une catégorie à géométrie variable », Alternatives Economiques n° 311, mars.

[3] Robert CASTEL (2009), La montée des incertitudes : Travail, protections, statut de l’individu, Paris, Seuil.

[4] Luc BOLTANSKI, Eve CHIAPELLO (1999), Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, « nrf ».

[5] Louis CHAUVEL (2005), « Entretien, par Antoine Reverchon », Le Monde, 21 juin, sur le site http://contreinfo.info/article.php3?id_article=1128.

[6] Dominique GOUX, Eric MAURIN (2012), Les nouvelles classes moyennes, Paris, Seuil/La République des Idées.

[7] Denis CLERC (2007), « Les généralisations abusives de Louis Chauvel », L’Economie Politique n° 33, 1er trimestre, à lire ici : http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2007-1-page-76.htm.

[8] Eric MAURIN (2009), La peur du déclassement. Une sociologie des récessions, Paris, Seuil/La République des Idées.

[9] Camille PEUGNY (2009), Le Déclassement, Paris, Grasset, « Mondes Vécus ». 

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