La structure sociale

Nous nous intéresserons aujourd’hui au 1er chapitre de sociologie de Terminale. Au menu : la structure sociale, les classes sociales, les Professions et Catégories Socio-professionnelles (PCS).

 

Débutons traditionnellement par deux vidéos didactiques de Seko qui traite rapidement du chapitre :

http://www.dailymotion.com/video/xvpl9a

http://www.dailymotion.com/video/xvr0sz

 

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De manière pragmatique, observons d’abord les transformations de la structure sociale française depuis la fin du XIXe siècle :

La structure sociale dans Chômage structure-sociale

« La longue histoire des transformations sociales », Alternatives Economiques hors-série n° 89, avril 2011, p. 8.

 

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Continuons avec un extrait d’un texte (qui faut aujourd’hui référence) du sociologue Louis Chauvel, spécialiste de la structure sociale, de la mobilité sociale et des classes, qui tente de définir le concept de classes sociales :

Des bibliothèques entières sont consacrées à cette question hors de tout consensus : nous n’avons pas de définition universellement acceptées des classes sociales. Pour autant, pour caricaturer les positions, deux courants traversent la sociologie. D’un côté, nous avons une tradition marxienne, selon laquelle les classes sociales sont des collectifs structurés par une position spécifique dans le système économique définie notamment au travers de la propriété des moyens de production, marqués par un conflit central (l’exploitation), animés éventuellement par la conscience collective de leur être, de leur intérêt, de leur dynamique. Cette tradition est parfois qualifiée de holiste […] parce qu’ici, la totalité est plus que la somme des individus qui la forment, la classe existant indépendamment et au-dessus de ses membres, en leur dictant leur rôle, par delà la capacité de création des individus, qui pourrait bien dans cette approche n’être qu’un leurre. Cette tradition est qualifiée aussi de réaliste, parce que les classes sont supposées former des entités véritables et tangibles, et non pas des constructions intellectuelles.

D’un autre côté, la tradition weberienne suppose que les classes sociales sont des groupes d’individus semblables partageant une dynamique probable similaire (Max Weber parle de Lebenschancen ou « chances de vie »), sans qu’ils en soient nécessairement conscients. La classe sociale n’est pas autre chose, a priori, que la somme des individus (individualisme contre holisme) que le chercheur décide d’assembler selon ses critères propres ; ainsi, les classes sont des noms plus que des choses (nominalisme contre réalisme).

Karl Marx attendait donc beaucoup de la classe sociale, alors que Max Weber y voyait un mode de découpage social parmi d’autres : les marxistes conçoivent difficilement que les classes existent sans conscience de classe, sans être des classes en soi et pour soi, des groupes non seulement repérables, mais aussi en mesure de par leur organisation, de construire leur histoire collective. Par un curieux retournement de circonstances, on constate finalement que l’approche marxienne est très exigeante : se fonder sur cette acception porte souvent à conclure qu’il n’existe plus de classe sociale, faute de conscience de classe marquée par une conflictualité radicale. Au contraire, une approche weberienne permet d’admettre plus facilement la pérennité des classes : la notion est licite dès que nous pouvons repérer des groupes inégaux aux destins sociaux distincts.

Une définition implicitement présente chez les sociologues souhaitant disposer de critères empiriques peut être explicitée, définition qui présente l’intérêt de sortir de nombreuses apories. On parlera de classes sociales pour des catégories :

1) inégalement situées – et dotées – dans le système productif ;

2) marquées par une forte identité de classe, dont trois modalités peuvent être spécifiées :

- l’identité temporelle, c’est-à-dire la permanence de la catégorie, l’imperméabilité à la mobilité intra- et intergénérationnelle, l’absence de porosité aux échanges matrimoniaux avec les autres catégories (homogamie) ;

- l’identité culturelle, c’est-à-dire le partage de références symboliques spécifiques, de modes de vie et de façons de faire permettant une inter-reconnaissance ;

- l’identité collective à savoir une capacité à agir collectivement, de façon conflictuelle, dans la sphère politique afin de faire reconnaître l’unité de la classe et ses intérêts.

Cette définition présente le double avantage de fonctionner sur plusieurs dimensions et de sortir de l’opposition des deux approches traditionnelles. Quelques précisions s’imposent. Cette définition se fonde en premier lieu sur l’existence d’inégalités, notamment au travers de la position dans le système productif, particulièrement et non pas exclusivement sous le rapport de la propriété des moyens de production. D’une part, il ne s’agit pas d’une condition suffisante, puisque, pour suivre Marx sur cette question, la classe ne se réduit pas à la taille du porte-monnaie, mais intègre des éléments subjectifs, culturels et collectifs porteurs de conflictualité. D’autre part, les inégalités mentionnées en premier lieu ne sont pas simplement monétaires : il s’agit d’intégrer non seulement la propriété des moyens de production proprement dits, mais aussi les qualifications reconnues et la maîtrise organisationnelle du processus de production.

Louis CHAUVEL (2001), « Le retour des classes sociales ? », Revue de l’OFCE, n°79, octobre, http://bric.brac.free.fr/2010/50/RETOUR_DES_CLASSES_SOCIALES.pdf.

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Restons un instant avec Louis Chauvel, qui, dans un article de 2002, éclaire très bien la complexité de la structure sociale actuelle. Cet article appelera directement les deux documents suivants.

La fin des classes sociales. C’est ce que le sociologue américain Robert Nisbet tenta de prouver, empiriquement, dans un article paru en 1959 et qui bénéficia alors d’une assez large audience dans la communauté scientifique (1). Selon Nisbet, les classes sociales ont disparu tout d’abord du fait des transformations de la sphère politique : non seulement l’ensemble des catégories de la population a son mot à dire dans l’exercice du pouvoir, mais les comportements politiques ne sont plus structurés selon les strates sociales. Ensuite, dans la sphère économique, le développement du secteur tertiaire, dont les emplois ne correspondent, pour la plupart, à aucun système de classe parfaitement clair, et la diffusion de la propriété dans toutes les couches sociales rendent progressivement obsolètes les anciennes différenciations. Enfin, l’élévation du niveau de vie conduit à la disparition de strates de consommation nettement repérables.

Depuis Nisbet, les développements sur la « mort des classes » sont toujours peu ou prou fondés sur les mêmes arguments, même si certains auteurs ont pu ajouter quelques éléments : la croissance scolaire et l’entrée des classes populaires au lycée puis à l’université, le flou croissant des échelles de salaire, la généralisation d’une culture moyenne […]. Mentionnons aussi l’hypothèse postmoderne, selon laquelle l’enjeu n’est plus aujourd’hui la dénonciation des inégalités (supposées résiduelles), mais la reconnaissance des différences, qu’elles soient religieuses, de genre, de mode de vie, de culture, régionalistes, ethniques ou d’orientation sexuelle.

L’essentiel de l’argumentation des sociologues intéressés à montrer la disparition des classes sociales peut être résumé en un diagnostic simple : baisse des inégalités économiques et éducatives, affaiblissement des frontières sociales en termes d’accès à la consommation et aux références culturelles, mais aussi croissance de la mobilité, moindre structuration des classes en groupes hiérarchiques distincts, repérables, identifiés et opposés, moindre conflictualité des classes et conscience de classe affaiblie. Il s’agit d’une relation à double sens : les inégalités baissent car la violence de l’exploitation décline ; les inégalités baissent, et donc les rapports sociaux sous-jacents sont appelés à décliner.

Les Trente Glorieuses et la mobilité sociale

Lorsqu’on confronte ces critères à l’histoire sociale, l’immobilité sociale a bien décliné, les inégalités économiques se sont bien réduites et le pouvoir d’achat ouvrier a bien progressé, plus vite que celui des autres catégories de salariés. Dans une perspective de long terme – sur le demi-siècle passé –, c’est une évidence. Mais il s’agit là d’un phénomène historique moins linéaire qu’il n’y paraît, marqué par des fluctuations qu’une vision « en tendance » tend à ignorer. Depuis bientôt deux décennies, le mouvement de rapprochement des classes sociales, si évident naguère, pose de plus en plus de difficultés. Les inégalités qui persistent ne sont pas résiduelles et elles ne tendent pas non plus à décroitre.

Les Trente Glorieuses entre 1945 et 1975 apparaissent comme une période exceptionnelle d’enrichissement : alors que le pouvoir d’achat du salaire a progressé en moyenne de 0,5 % par an dans les années 90, la hausse était autour de 3,5 % avant 1975. Par ailleurs, l’écart entre cadres et ouvriers (le résultat serait presque identique avec les employés) a fléchi après 1968 : le cadre gagnait en moyenne quatre fois plus que l’ouvrier en 1968, et 2,7 fois plus en 1984.

Un mouvement sensible de rapprochement des salaires entre travailleurs qualifiés et routiniers a donc eu lieu après 1968. Il résulte notamment d’un fort renouvellement de la population des cadres dans les années 70, avec l’arrivée précoce et massive des jeunes diplômés du baby-boom dans cette catégorie. La fin des Trente Glorieuses a dont été marquée par une dynamique doublement favorable à la classe ouvrière (et aux employés) : les écarts se sont réduits dans un contexte d’enrichissement rapide et partagé. A partir du milieu de la décennie 80, au contraire, la croissance s’est ralentie et l’écart stabilisé (2,6 en 1999).

Cette dynamique d’enrichissement avait une capacité d’homogénéisation sur laquelle on a trop peu insisté. Au rythme de 3,5 % de croissance par an, le pouvoir d’achat double en moins de vingt-deux ans. Le cumul de trois décennies de croissance sépare l’ouvrier de 1945, dont le niveau de vie avoisinait celui d’un allocataire du RMI aujourd’hui, de l’ouvrier de 1975. Cet écart est celui qui sépare l’ouvrier d’hier habitant en taudis ou en coron, dont l’espérance de vie atteint à peine 60 ans, de celui d’aujourd’hui, propriétaire d’une automobile, parfois d’un pavillon, et qui peut espérer vivre quelques années avec une retraite décente.

La fin de la croissance forte est allée de pair avec la reconstitution des frontières sociales que celle-ci tendait à émousser. Chacun pouvait espérer en quelques années accéder au niveau de vie des catégories situées au-dessus de lui, dans un jeu de rattrapage perpétuel. On a ainsi mesuré en années le temps de rattrapage du salaire moyen des cadres par celui des ouvriers, à un moment donné (même si ce salaire n’est jamais rattrapé, puisque les mieux rémunérés se situent à une position encore plus élevée). Plus le temps de rattrapage est court, plus les frontières économiques sont relatives. Si ce temps est de l’ordre de trente ans, un jeune ouvrier peut espérer en fin de carrière un revenu proche de celui des cadres du moment, et un ouvrier plus âgé peut attendre pour ses enfants un sort bien préférable au sien. En revanche, si l’espoir de rattrapage avoisine le siècle, voire plus, c’est le signe que les écarts sont appelés à persister aussi loin que l’horizon théorique de sa vie et de celle de ses enfants.

Sur toute la période 1950-1975, ce temps de rattrapage oscillait entre trente ans et quarante ans, selon la conjoncture. Malgré la réduction de l’écart statique (l’inégalité des salaires à un moment donné) entre cadres et ouvriers (d’un rapport de 4 à 2,8), l’écart dynamique (qui mesure le temps nécessaire, à un moment donné, pour rattraper le niveau des salaires de la catégorie supérieure) a bondi dès le ralentissement de la croissance : le temps de rattrapage a dépassé deux cents ans au cours des années 90 ! Le rattrapage qui naguère pouvait s’envisager en une génération en demandait dorénavant six : la distance temporelle entre ouvriers et cadres est devenue un gouffre béant.

Il est vrai que ce calcul prend en compte l’expérience passée de la croissance. Il se peut que nous puissions renouer avec le mouvement rapide d’antan si la croissance s’accélérait. Pourtant, c’est bien de cette expérience d’un passé récent dont disposent les acteurs sociaux pour juger de leur situation et de son évolution. A mesure que les Trente Glorieuses s’éloignent, c’est bien le ralentissement et la stagnation des salaires qui dominent et qui, en termes d’inégalités dynamiques, conduisent à la reconstruction des frontières entre cadres et ouvriers que l’on avait cru abolies.

Une faible mobilité

Qu’en est-il de la mobilité sociale effective et non celle envisagée à travers l’élévation des niveaux de vie ? Dans les deux cas, l’hypothèse implicite est que des inégalités sont d’autant plus supportables que les individus peuvent changer de position dans la hiérarchie. D’ailleurs, l’égalité des chances promise à tous est un élément essentiel du consensus social : en donnant à penser que chacun a sa chance, la société contribue à rendre légitime la hiérarchie sociale, pourtant marquée par de fortes inégalités.

Croiser la profession des parents et celle des enfants mélange cependant deux problèmes. Le premier est celui de la mobilité sociale « structurelle », liée au changement des structures économiques. Si la part des agriculteurs est divisée par trois d’une génération à l’autre, il faut bien que les enfants trouvent un emploi dans une autre catégorie. Si la catégorie des cadres explose, il faudra recruter au sein d’autres groupes. Second problème : la mobilité d’échange, dite aussi « nette » ou « fluidité sociale ». Elle mesure l’intensité des échanges entre les catégories, une fois pris en compte les changements structurels. Plus les échanges sont rares, plus les catégories sont distantes et leurs frontières imperméables.

Les deux aspects méritent d’être analysés simultanément, sous peine de perdre de vue l’état de la société au début du XXe siècle. Un enfant de cadre né entre 1920 et 1925 avait 53,5 % de chances de devenir cadre et 6,6 % de devenir ouvrier. Son petit camarade fils d’ouvrier avait 5,6 % de chances de devenir cadre et 53 % de devenir ouvrier. Au total, les enfants de cadres de ces générations ont 76 fois plus de chances que ceux d’ouvriers d’accéder aux bonnes places plutôt qu’aux mauvaises. Il faudrait que ce rapport soit égal à un pour être dans une société sans viscosité entre classes.

L’inégalité des chances devant l’école met en évidence des inégalités de même nature, où l’origine sociale conditionne lourdement le destin dans l’institution scolaire.

Au sein de la génération qui a aujourd’hui de 30 à 35 ans, un enfant de cadre a eu 21 % de chances d’accéder à une grande école, contre moins de 1,1 % pour l’enfant d’ouvrier.

Le premier a 23,3 % de risques de finir son parcours sans baccalauréat et le second, 82,7 %. De plus, un premier cycle universitaire obtenu par un enfant de cadre donne moitié plus de possibilités de devenir cadre à son tour que le même titre détenu par un enfant d’ouvrier.

Classes sociales sans conscience

Lorsqu’on passe en revue l’ensemble des éléments susceptibles de caractériser la nature objective des classes sociales, les inégalités économiques semblent avoir cessé de se réduire et les inégalités dynamiques être croissantes. D’une façon plus générale, tout ce qui permet de définir les éléments de l’identité temporelle et culturelle (les modes de consommation, les chances d’accès aux systèmes d’enseignement les plus valorisés, la mobilité sociale…) met en évidence une grande stabilité depuis au moins vingt ans. Un certain nombre d’arguments permettent donc de parler de maintien, voire de retour, des classes sociales, du fait de la reconstitution des frontières sociales que l’on croyait détruites.

En revanche, les éléments symptomatiques de l’identité collective des classes populaires, sous leurs aspects subjectifs ou politiques – conscience collective de l’existence d’intérêts communs, conscience de classe, mise en œuvre politique de cette conscience, notamment au travers du vote et de la participation syndicale –, révèlent une déstructuration assez évidente.

Autrement dit, les dynamiques propres aux facettes objectives et subjectives de la question des classes ne correspondent pas. Alors que les inégalités montrent l’évidence du maintien des classes sous leurs principaux aspects depuis deux ou trois décennies, la conscience de cette structure de classe n’a cessé de se déliter. L’histoire des dernières décennies fut celle de la non-correspondance de la dynamique des deux facettes : la conscience de classe ne fut jamais aussi forte que lorsque, dynamique de croissance de la société salariale aidant, les inégalités objectives déclinaient. Au contraire, la reconstitution de tout un ensemble de frontières sociales va de pair avec la déstabilisation généralisée de cette conscience. Cette permanence et cette reconstitution d’inégalités structurées sans conscience de classe, dans un courant d’individualisation assez général, pose problème. Il tend en effet à faire des membres des classes populaires les acteurs de leur singulière médiocrité, alors qu’ils étaient naguère vus comme les victimes collectives du système économique et les porteurs collectifs de l’aspiration à une société plus juste. Une telle évolution n’est guère propice au maintien de droits salariaux stabilisateurs. D’où le risque d’un retour vers une structure sociale fortement inégalitaire, sans contrepoids politiques et collectifs. Et l’ouverture d’un espace politique pour les populistes de tout bord.

(1) Robert Nisbet (1959), « The Decline and Fall of Social Class », The Pacific Sociological Review, Vol. 2, n° 1, pp. 11-17.

Louis CHAUVEL (2002), « La dynamique des classes sociales », Alternatives Economiques n° 207, octobre.

 

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Cet article éclairant de Louis Chauvel appelle donc directement deux autres documents. Le premier reprend et actualise les données utilisées au début du texte du sociologue, entérinant la tendance observée, celle d’une augmentation des inégalités économiques entre cadres et ouvriers. Le second est l’oeuvre de Chauvel lui-même, ce qu’il appelé la spirale historiques des classes sociales, qui relie la situation socio-économique des classes à leur conscience de classe, et qui illustre parfaitement la fin du texte précédent.

 

Année

Nombre d’années qu’il faudrait aux ouvriers pour atteindre le niveau de vie des cadres supérieurs1

Rapport entre le salaire annuel des cadres
supérieurs et celui des ouvriers

Croissance du pouvoir d’achat moyen annuel des
ouvriers au cours des cinq dernières années (en %)

1955

29

3,9

4,8

1960

50

3,9

2,8

1965

40

4

3,5

1970

37

3,8

3,7

1975

36

3,4

3,5

1980

65

2,9

1,6

1985

372

2,7

0,3

1990

353

2,8

0,3

1995

316

2,6

0,3

1998

151

2,5

0,6

2007

166

2,7

0,6

1. Compte tenu de l’évolution du pouvoir d’achat moyen des cinq dernières années.

Lecture : compte tenu du pouvoir d’achat moyen du salaire ouvrier, il leur fallait 166 ans en 2007 pour atteindre le niveau de vie des cadres de cette année-là, contre 29 ans en 1955.

Observatoire des Inégalités, « Salaires : quand les ouvriers vont-ils rattraper les cadres ? », 25 septembre 2010, http://www.inegalites.fr/spip.php?article1308&id_mot=79. Données : Louis Chauvel (2001), Le Retour des classes sociales ?, Revue de l’OFCE n° 79, octobre ; actualisation à partir des données de l’Insee pour 2007.

 

la-spirale-des-classes-sociales dans Classes sociales

Louis CHAUVEL (2002), La Fin des classes sociales, et après ?, Communication au Congrès mondial de sociologie, Brisbane, 8 juillet.

 

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Continuons avec un article, un peu daté mais accessible, de deux sociologues spécialistes des classes sociales. Ils reviennent sur le passage difficile des PCS, outil statistique de l’INSEE, aux classes sociales, plus politiques.

 

Les catégories socioprofessionnelles [CSP] constituent l’outil statistique le plus fréquemment utilisé pour rendre compte des inégalités sociales. Un instrument qui cadre mal avec la vision de la société définie par l’analyse marxiste des classes.

Les études de la réalité sociale à partir des [CSP] de l’Insee fournissent un matériau empirique irremplaçable et permettent une investigation systématique des inégalités sociales. En revanche, elles ne peuvent se substituer à une analyse des classes sociales. Certes, les CSP ne sont pas de simples agrégats statistiques. Comme le soulignent Alain Desrosières et Laurent Thévenot (1), elles ont permis de mettre en évidence les « cohérences locales » le long du « grand axe » de la hiérarchie sociale. Mais ces catégories ne constituent pas des classes sociales, ni même des fractions ou des couches à l’intérieur de classes.

Les CSP regroupent des individus possédant des attributs sociaux commus, tout particulièrement une position socioprofessionnelle. Or, l’appartenance d’une personne à une classe sociale est doublement médiatisée. En premier lieu, par son appartenance à une famille, voire à un ménage. En second lieu, par l’ensemble de sa trajectoire sociale : son origine et ses positions sociales successives sont plus significatives que la position occupée au moment d’une enquête, qui peut n’être que transitoire. D’autre part, les CSP sont forcément plus ou moins hétérogènes. Dans une même profession se côtoient en effet des individus dont les positions dans les rapports de production, pour ne parler que d’eux, peuvent être extrêmement diverses, voire franchement opposées. Inversement, des individus exerçant des professions différentes relèvent pourtant d’une même position dans les rapports de production, et donc de classes.

Des positions différentes dans les rapports de production

Ainsi, la catégorie des agriculteurs exploitants regroupe à la fois des agriculteus à la tête de petites exploitations n’employant habituellement qu’une main-d’oeuvre familiale, de véritables entrepreneurs à la tête d’exploitations plus importantes, mises en valeur par une main-d’oeuvre salariée, et enfin les propriétaires fonciers, petits ou gros, louant leurs terres à des fermiers ou à des métayers, mais qui se déclarent comme agriculteurs exploitants.

De même, la catégorie des artisans, commerçants et chefs d’entreprise mêle, d’une part, des artisans et petits commerçants, et d’autre part, des capitalistes de l’industrie ou du commerce. Les premiers mettent en oeuvre, pour l’essentiel, leur seule force de travail et celle d’autres membres de leur famille ; les seconds constituent, pour la plupart, ce que Marx appelait des « capitalistes formels », dont le travail personnel continue à contribuer à la mise en valeur directe de leur capital. De plus, parmi les artisans, figurent aussi, et de plus en plus, des « prolétaires » déguisés en travailleurs indépendants.

La catégories cadres et professions intellectuelles supérieures n’est pas moins hétérogène. Les cadres dirigeants, ainsi que les membres de la haute administration occupent une position de « fonctionnaires de l’accumulation du capital », comme disait Marx. Les premiers veillent à assurer la rentabilité et la valorisation de capitaux, les seconds ont en charge le maintien et la reproduction de l’ordre social. Ils font donc partie, à notre sens, de la classe capitaliste.

En revanche, le reste des cadres, en fait la grande masse, est chargé de tâches d’organisation administrative ou juridique, de conception scientifique ou technique, d’inculcation idéologique et de contrôle. Ils encadrent souvent des salariés d’exécution et disposent d’une plus ou moins grande autonomie dans leur travail, mais ils sont exclus de toute fonction de direction. Ils font partie de ce que l’on peut nommer l’encadrement capitaliste. Quant aux membres des professions libérales, ils se répartissent eux-mêmes entre la classe capitaliste, l’encadrement et la petite bourgeoisie.

La catégorie des professions intermédiaires est moins hétérogène. Elle rassemble essentiellement des membres de l’encadrement, mais aussi certains agents de maîtrise, techniciens ou cadres administratifs plus proches, par leur position dans la division du travail, par leur faible degré de formation et leur niveau de rémunération, des ouvriers et des employés que du reste des professions intermédiaires. La catégorie incontestablement la plus homogène est celle des ouvriers que l’on peut classer dans le « prolétariat », tout comme la majeure partie des employés, hommes et surtout femmes, le reste rejoignant l’encadrement. Seule une étude empirique peut, au cas par cas, décider de la position exacte de chacun.

La catégorie des inactifs est, au contraire, très hétérogène. Les retraités, en effet, ont occupé des positions fort différentes au cours de leur vie active. Quant à la sous-catégorie des autres inactifs, elle constitue un véritable fourre-tout, dans lequel se mêlent les plus défavorisés et les plus fortunés.

La classe capitaliste, une appellation qui semble aujourd’hui préférable à la vénérable bourgeoisie, est sans doute la moins facilement repérable dans et par la nomenclature des CSP. Elle est en effet éparpillée entre plusieurs catégories : les exploitants agricoles, les artisans, commerçants et chefs d’entreprise, les cadres et professions intellectuelles supérieures et les inactifs. Et à l’intérieur de chacune, la classe capitaliste ne représente qu’une minorité, camouflée par la masse elle-même hétéroclite des agents d’autres classes.

Cette hétérogénéité des CSP s’explique aisément. La structure de classes d’une société définit, sur la base de l’analyse des rapports sociaux, un certain nombre de positions ou de places abstraites. Pour situer une catégorie sociale donnée (quel que soit son mode de définition) et a fortiori un groupe (une famille ou un ménage) ou un individu par rapport à ses positions abstraites, il faut une étude empirique, au cas par cas, qui d’ailleurs ne réduit pas toute incertitude ou ambiguïté. En fait, une société concrète ne se réduit pas à sa structure de classes.

Il n’y a pas que des riches et des pauvres

Les sociétés capitalistes ne se réduisent pas à deux classes : la classe capitaliste, c’est-à-dire ceux qui possèdent les moyens de production, et le prolétariat, ceux qui vendent leur force de travail. S’y ajoutent différentes classes moyennes. Non seulement celles d’origine précapitaliste, comme la paysannerie et la petite bourgeoisie, mais aussi la masse en expansion des couches moyennes salariées.

Passer des CSP aux classes sociales implique également un changement essentiel de perspective. Les analyses selon les CSP ne permettent en effet de saisir les inégalités sociales qu’en termes de répartition, d’inégal accès des individus à des biens rares que sont la fortune, le pouvoir ou encore le prestige. L’analyse classiste, du moins celle d’inspiration marxiste, dépasse ce cadre pour s’intéresser aux rapports que les agents sociaux nouent entre eux dans la production de ces biens. Par exemple, elle n’en reste pas à la simple opposition descriptive entre riches et pauvres, mais tente de saisir la dynamique contradictoire du procès de valorisation du capital qui engendre à la fois richesse et pauvreté, en distribuant inégalement la valeur produite entre les différents agents de la production. Il reste que la plupart des approches sociologiques des inégalités sociales, y compris celles opérant formellement à partir du concept de classes sociales, s’en tiennent à l’analyse des seuls rapports de répartition (2). Enfin, les analyses des inégalités entre [CSP] permettent au mieux d’illustrer la manière dont les rapports de production engendrent la division de la société en classes : la manière une communauté de condition aux membres de chaque classe, mais aussi la manière dont ils leur font assumer cette condition, la leur font intérioriser sous forme d’un ensemble de pratiques matérielles, institutionnelles et symboliques communes.

Mais les classes sociales résultent tout aussi bien des luttes entre elles, qui les conduisent à se composer (à s’unifier et à s’organiser par-delà la concurrence entre individus qui les émiette), mais aussi à se décomposer et à se recomposer en blocs sociaux rivaux. Elles résultent enfin d’un travail d’autoproduction (d’autodéfinition pratique et symbolique) au cours de leurs luttes, qui leur permettent notamment d’affirmer leur conscience de classe. Des considérations qui sortent totalement du champ des études menées à partir de la nomenclature des CSP et que seule une sociologie critique des classes permet d’aborder.

(1) Alain Desrosières, Laurent Thévenot (1979), « Les mots et les chiffres : les nomenclatures socioprofessionnelles », Economie et Statistique n° 110, avril.

(2) Ainsi, Bourdieu et son école expliquent les pratiques sociales des différents agents par la combinaison de différents types de capitaux (économique, social, culturel, symbolique) que les individus peuvent s’approprier dans le processus de répartition. Mais ils occultent du même coup les rapports de production et les processus d’exploitation qu’ils impliquent, responsables de clivages sociaux plus décisifs.

Alain BIHR, Roland PFEFFERKORN (1996), « Les CSP ne font pas les classes », Alternatives Economiques hors-série n° 29, juillet.

 

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Enchaînons avec un article très intéressant de Pascal Combemale, qui fait un panorama de l’évolution et de l’actualisation des classes sociales :

 

L’appartenance de classe n’explique pas tous les comportements. Mais elle continue à structurer certaines dimensions de l’espace social.

Méfiez-vous de vos mains, elles vous trahissent. Pour les hommes, le jugement commence avec la poignée de main : elle peut être franche, ferme, vigoureuse, ou molle, moite, du bout des doigts. Il y a les mains de paysans, de marins pêcheurs, de maçons, de mécaniciens, toutes celles qui portent les stigmates, parfois les cicatrices, d’une vie de travail physique. Elles rencontrent parfois des mains différentes, plus lisses, fragiles, efféminées, suspectées d’appartenir à un fonctionnaire, un intellectuel, un artiste… Dans certaines circonstances, en certains lieux, il y a des mains exhibées avec confiance, ou même ostentation, et d’autres qui sont dissimulées gauchement derrière les dos, sous les tables.

Mais il en va de la lutte des mains comme de la lutte des classes: beaucoup de mains sont finalement assez… moyennes. Car on travaille beaucoup moins de ses mains dans les champs, dans les usines, sur les chantiers, sur la matière, et beaucoup plus dans des bureaux, devant des écrans ou « sur » des personnes.

Structure sociale bipolaire

S’il est vrai que la mort des classes a été diagnostiquée depuis longtemps déjà, leur retour est toutefois de plus en plus souvent annoncé. Vivons-nous encore dans une société de classes ? Pour répondre à cette question, il faut s’entendre sur le sens des mots. Il existe de multiples définitions et théories des classes. Une façon de s’y retrouver consiste à prendre un peu de recul historique.

Dans le cours du XIXe siècle, presque tous les historiographes s’accordent pour considérer que la nouvelle société est une société de classes, par opposition avec la société d’Ancien Régime qui la précède. Alors que les castes ou les ordres étaient des groupes sociaux fermés institués par des règles religieuses ou juridiques explicites, les classes sont des groupements de fait, dont on observe alors la formation (notamment la formation de la classe ouvrière). Alors que le statut de l’individu était autrefois hérité, assigné à la naissance, il résulte désormais, du moins en droit, de ses « œuvres » : la société moderne tolère la mobilité sociale. Alors que les déterminants de la hiérarchie sociale étaient militaires, religieux ou politiques, ils sont désormais principalement économiques ; il est commun de distinguer au moins trois groupes correspondant à trois types de revenus : les propriétaires fonciers (rente foncière), les capitalistes (profit), les salariés (salaires).

Pour partie, Marx ne fait que théoriser une lecture de la réalité sociale alors peu contestée, comme il le reconnaît d’ailleurs lui-même. De son analyse, éparse et complexe, nous retiendrons en première approximation que les classes ne sont pas des agrégats d’individus que l’on aurait « classés », comme des billes dans des boîtes de différentes couleurs, mais des positions au sein d’une structure sociale.

Une structure est l’ensemble des relations entre les éléments d’un système. Il s’agit ici du système capitaliste, qui se caractérise historiquement par l’accumulation du capital, l’extension des marchés et le progrès technique. Le mot important n’est pas « position », mais « relation » : la relation la plus structurante se noue dans la sphère de la production, entre les propriétaires des moyens de production (machines, usines, etc.) et ceux qui, parce que dépossédés de ces moyens, sont contraints, pour survivre, de louer leur force de travail aux premiers. Cette structure est donc bipolaire : d’un côté, les capitalistes ou la bourgeoisie, de l’autre, les prolétaires ou les salariés.

Ces positions existent indépendamment des individus qui les occupent : si tous les enfants de la bourgeoisie devenaient des prolétaires et étaient remplacés par des fils d’ouvriers, la société resterait structurée en classes. Nous avons vu que la mobilité sociale était une caractéristique d’une société de classes (par opposition aux castes, qui sont fermées). Selon Schumpeter, bon lecteur de Marx, « une classe peut-être comparée, pour toute la durée de sa vie collective […], à un hôtel ou à un autobus toujours rempli, mais rempli toujours par des gens différents ».

Antagonisme entre bourgeoisie et prolétariat

Pour mettre un peu d’animation dans ce tableau, il faut ajouter que la relation la plus structurante est une relation d’exploitation : le profit qui revient aux capitalistes est un prélèvement sans contrepartie sur la valeur créée par le travail des salariés. Bien qu’asymétrique (à l’avantage des capitalistes), il s’agit d’une relation : les salariés dépendent des capitalistes pour accéder à un emploi et à un revenu, mais la quantité de profit prélevée dépend du comportement des salariés (de leur productivité, de leur implication dans le travail, etc..). Marx analyse cette relation comme un jeu à somme nulle : les capitalistes gagnent ce que les salariés perdent, la contrepartie de l’enrichissement de la bourgeoisie étant l’appauvrissement du prolétariat. Dès lors, la relation entre ces deux classes est nécessairement antagoniste : la lutte des classes est indissociable de l’existence des classes, car leurs intérêts matériels sont irréductiblement opposés. Il parachève sa théorie par une prophétie : la bipolarisation de la société et l’antagonisme entre la bourgeoisie et le prolétariat s’accentuent inéluctablement jusqu’à la révolution (avènement d’une société sans classes via la dictature du prolétariat).

Heureusement, lorsqu’il passe de la théorie à l’analyse sociohistorique de la France des années 1840-1850, Marx nous invite à ne pas rester prisonnier de son propre schéma (sa description du paysage social multiplie les classes, fractions de classes, couches, catégories, etc.). Suivons cette invitation. Comme la suite de l’histoire du capitalisme l’a montré, l’exploitation n’est pas nécessairement un jeu à somme nulle : les gains de productivité peuvent être « partagés » entre une augmentation du profit et une augmentation des salaires. Il ne s’ensuit pas que l’antagonisme entre les classes a disparu, mais que la relation qui se noue dans le processus de production mêle l’exploitation et la coopération : pour maximiser leur profit, les capitalistes doivent obtenir un minimum de coopération de la part des salariés ; selon leur qualification, le niveau de chômage, leur capacité d’organisation, etc., ceux-ci se trouvent ainsi dans un rapport de force plus ou moins favorable dans la lutte pour le partage de la valeur ajoutée, le conflit n’exclut pas la coopération, et réciproquement. Et si la lutte est
structurelle, son issue n’est pas écrite ; elle n’implique pas une guerre civile permanente : le « freinage », les comportements de tire-au-flanc, sont les premières formes de résistance sur le lieu de travail ; le conflit peut-être institutionnalisé, il y a des négociations, des armistices…

L’émergence d’une classe moyenne

Lorsque Marx écrit, le prolétariat est encore numériquement faible et mal organisé. Il anticipe donc une évolution qui lui semble inéluctable. Deux tendances de la période ultérieure lui donneront raison : la salarisation et l’industrialisation. Mais trois autres transformations majeures, dont deux inscrites dans des tendances du capitalisme qu’il avait perçues, vont bouleverser la donne.

La première est liée à l’approfondissement de la division du travail, qui multiplie les tâches spécialisées, et à la concentration du capital, qui permet les économies d’échelle dans de grandes unités de production : il s’agit du rôle croissant des organisations, privées et publiques. Annoncé par Saint-Simon, il se traduit par la montée en puissance des managers, des cadres, des employés chargés de la gestion et de l’administration d’ensembles de plus en plus étendus et de plus en plus complexes.

La deuxième est liée au progrès technique, qui nécessite, malgré une tendance opposée à la déqualification (OS, ouvrier spécialisé), le recours à une main-d’œuvre de plus en plus qualifiée, formée, éduquée (ingénieurs, techniciens, ouvriers qualifiés…). Science, recherche, innovation, expertise, deviennent aussi des vecteurs de différenciation sociale.

La troisième est liée à l’intervention de l’Etat dans les sphères économique et sociale, associée à la mise en place d’un système redistributif. Le nombre de fonctionnaires (enseignants, etc.) a considérablement augmenté et une partie croissante du revenu a été socialisée (l’existence d’un taux de prélèvement obligatoire de 45 % aurait probablement conduit Marx à réviser sa théorie !). Notons que tous ne sont pas des « bureaucrates » (et qu’il existe aussi des bureaucraties privées).

Pour toutes ces raisons, émergent puis prospèrent, jusqu’à camper au centre de la société, « les classes moyennes salariées ». Leur avènement semble réfuter la théorie marxiste (1), d’autant que la classe ouvrière tend de son côté à se « moyenniser » : l’existence même d’une sécurité sociale, dans une économie de quasi plein-emploi, tend à gommer l’une des caractéristiques majeures du prolétariat, la précarité. Au point que la très grande majorité de la population revendique son appartenance à la classe moyenne.

L’émergence des groupes de statut

La société ne paraît plus structurée par des rapports de production : la stratification semble résulter des inégalités de revenus, de diplômes et de qualifications au sein même du salariat, mais plus encore des différences de styles de vie, donc de ce que l’on pourrait nommer des « rapports de consommation ». La dimension symbolique des « luttes » l’emporte sur leur dimension matérielle. Cette évolution avait déjà été perçue par Max Weber, dont la théorie de la stratification est pluridimensionnelle, faisant en particulier une place aux groupes de statut, qui cherchent à se distinguer les uns des autres par leurs styles de vie.

Au-delà, la société semble devenue fluide avec le déclin de la société industrielle régulée par l’Etat dans un cadre national, le recul de la socialisation par le travail, la démocratisation quantitative de l’école, l’exposition aux médias de masse, les nouveaux modes de gestion de la main-d’œuvre (individualisation de l’évaluation des performances et des rémunérations), la précarisation des trajectoires, l’intensification de la concurrence via le processus de mondialisation, etc. Comme s’il n’existait plus que des histoires d’individus sans attaches, sommés d’inventer pour eux-mêmes un mode de vie et des valeurs.

Alors, mortes et enterrées les classes sociales ? Probablement, si l’on interprète les classes comme des catégories à tout faire, qui permettent de prévoir les opinions, les goûts et les comportements des individus ainsi classés. Mais cette interprétation individualiste repose sur une confusion conceptuelle : les classes ne sont pas des groupes de statut, ni des clubs ; l’appartenance de classe ne dicte pas la préférence pour le Nutella ou l’accordéon ; les luttes de classes n’expliquent pas la disparition des abeilles. Les déterminants du comportement individuel sont innombrables : l’âge, le sexe, la génération, le lieu de résidence, les croyances religieuses, les identités culturelles, etc. Et la théorie des classes ne répond pas à toutes les questions, d’autant qu’elle se situe à un niveau d’abstraction relativement élevé.

Elle consiste à poser que cette partie de nos sociétés qui est sous l’emprise du capitalisme reste structurée par des relations de domination et d’exploitation qui déterminent des positions dans l’une des dimensions de l’espace social. Les bonnes questions sont alors celles du passage de cette structure de classes (dites « en soi ») aux classes mobilisées (dites « pour soi »), et du travail syndical, politique, idéologique qui y contribue (ou non).

(1) Comme le savent les enfants, l’arrivée d’un troisième larron modifie la configuration d’un jeu : chacun recherche l’alliance qui renverse le rapport de force (deux contre un).

Pascal COMBEMALE (2008), « Classes et luttes de classes », Alternatives Economiques n° 265, janvier.

 

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Continuons avec un article passionnant qui fait un panorama des représentations scientifiques de la société, insistant sur le fait que ces représentations ne vont pas de soi, et disent chacune quelque chose de la société.

 

Pour comprendre et débattre de l’état d’une société, il faut pouvoir se représenter la place des différentes catégories dans l’espace social. En la matière, la France n’est pas en avance : les schémas sont datés, parfois tracés sans référence aux données. Ce manque témoigne du peu d’intérêt porté par la sociologie française  à l’observation de la société dans son ensemble. Il participe à la perception tronquée dans le débat public de la position des différents groupes sociaux. Revue de détail des représentations.

1. Un exercice nécessaire à la démocratie

Les classes sont de retour dans le débat public. Mais le plus souvent, le flou règne dès qu’il s’agit de caractériser la stratification de notre société. Aussi bien pour définir les groupes que pour mesurer leur poids respectif. C’est ainsi qu’on utilise parfois le terme de classes moyennes pour désigner des personnes dont les revenus n’ont strictement aucun rapport avec la moyenne, ou qu’on annonce la fin du monde ouvrier alors qu’il rassemble encore trois actifs sur 10. De même, le flou règne sur le haut de la hiérarchie sociale, entre une élite bourgeoise ou des catégories plus vastes, rassemblant notamment ceux qui disposent d’un haut niveau de qualification.

Dans une société qui se veut démocratique, pouvoir disposer d’une juste représentation de la société est un élément essentiel du débat. Au-delà de l’analyse littéraire, certains sociologues ont tenté de mettre en scène, graphiquement, leur vision de la stratification sociale. Ces représentations n’ont pas pour objet d’analyser les rapports entre groupes sociaux mais de situer leur place respective selon des critères définis et d’étudier leur degré d’éloignement ou de proximité. « Les classes sociales n’existent pas. […] Ce qui existe, c’est un espace social, un espace de différences dans lequel les classes existent en quelque sorte à l’état virtuel, en pointillé, non comme un donné, mais comme quelque chose qu’il s’agit de faire », notait Pierre Bourdieu (1). Par « qu’il s’agit de faire », le sociologue entendait la nécessaire construction de catégories permettant de structurer l’espace social. Au-delà, ce travail doit permettre de dessiner cet espace, comme il l’a fait dans son ouvrage La distinction, paru en 1979.

De telles représentations sont toujours réductrices, faute de pouvoir disposer d’autant de dimensions que de critères qui unifient les différents univers sociaux. Si on accepte les limites de l’exercice, elles permettent néanmoins de donner à voir la société, au sens propre du terme…

Ces tentatives de représentation demeurent néanmoins rares. D’une part, parce que l’analyse en termes de groupes sociaux a été abandonnée par une partie de la sociologie française, déduisant trop rapidement de la transformation des clivages sociaux leur disparition. D’autre part, parce que la maîtrise des outils quantitatifs n’est pas le point fort d’une sociologie davantage portée vers les grands débats théoriques ou la microsociologie de terrain. Les travaux portant un regard global sur notre société, comme ceux de Claude Thélot au début des années 80 (Tel père, tel fils, en 1982) ou ceux de Louis Chauvel (Le destin des générations, en 1998), sont rares. Il est significatif qu’aucune nouvelle représentation de la stratification sociale n’ait été proposée ces dix dernières années au sein d’un ouvrage de large diffusion.

« Aucune représentation » n’est pas tout à fait exacte. Dans son ouvrage publié en 1996, La société en sablier, Alain Lipietz retrace la « déchirure sociale ». L’auteur ne décrit pas l’univers des groupes sociaux mais l’inégalité de la répartition des revenus : notre société aurait une forme de sablier (2) qui apparaît lorsque l’on superpose deux graphiques différents. En haut, la répartition par décile (fraction de 10 %) des contribuables en fonction de la part du revenu dont chacun de ces déciles dispose. En bas, celle des déciles de revenus en fonction de la part de contribuables qu’ils représentent. Le gonflement du haut du sablier tient au fait que les 10 % les plus riches des contribuables disposent d’une part importante (un tiers environ) des revenus, le socle au fait que les premiers 10 % de revenus représentent une part importante (plus d’un tiers) des contribuables.

le-sablier-dalain-lipietz1 dans Déclassement

Cette représentation est à rapprocher des « strobiloïdes » (du grec strobilos, « toupie ») inventés par Louis Chauvel en 1994 (3). Ces toupies sont construites autour d’une courbe qui représente la répartition de la population en fonction du revenu par personne. Plus la bosse de la courbe est décalée vers le bas par rapport au revenu médian, plus la société est inégalitaire. Plus la toupie est écrasée autour de la médiane, plus la société se « moyennise ». L’effet de toupie est donné par la juxtaposition de deux courbes retraçant la distribution pour des années ou des pays différents. Dans sa version la plus récente, la toupie a disparu : plutôt que de mettre en rapport la distribution des revenus à deux moments différents, l’auteur met côte à côte la distribution des revenus et du patrimoine, faisant apparaître l’extrême disparité des fortunes (4).

le-strobiloide-de-l.-chauvel dans Inégalités

2. Les schémas de classes

Sablier ou toupie ne sont pas des représentations de la stratification sociale à proprement parler. Ils classent des individus en fonction de leurs revenus, ce qui fait apparaître la distance entre les niveaux de vie, mais ne montre pas comment se positionnent des univers sociaux, séparés par d’autres critères (accès à la propriété, ou diplôme).

Plusieurs schémas ont été avancés pour représenter l’espace social. Une partie d’entre eux demeurent purement conceptuels : la position des différents groupes ne repose pas sur la quantification de critères clairement définis. La représentation la plus immédiate demeure la pyramide, symbole par excellence de la hiérarchie sociale. Elle comporte une base large formée des catégories populaires – les plus nombreuses – qui se rétrécit avec l’élévation dans cette hiérarchie. L’exemple le plus récent a été publié par Louis Chauvel : en bas, les employés et ouvriers, au milieu, les catégories intermédiaires et en haut, les cadres. « Moins spectaculaire que la description du gouffre qui sépare l’élite économique des victimes de l’exclusion sociale, le repérage des différences entre ces deux groupes [les cadres et les ouvriers, NDLR] permet de lire la banalité des inégalités structurées par des différences de ressources économiques ou de toute autre nature », indique-t-il.

la-pyramide-des-categories-sociales dans Mobilité sociale

A côté de la pyramide, apparaissent deux sphères qui traduisent la difficulté à caractériser l’univers des non-salariés. La hiérarchie du salariat est, sinon objective, au moins relativement explicite, par le découpage entre cadres et non-cadres et par la définition de qualifications réalisées par les conventions collectives. Mais pour tous les non-salariés, les classements sont délicats à opérer : sous l’appellation « agriculteur », on rencontre des petits producteurs de fromage de chèvre des Cévennes comme des grands céréaliers de la Beauce. Les univers sociaux de ces deux agriculteurs ont des chances d’être aux antipodes. En moyenne, les non-salariés sont plutôt situés en haut de la hiérarchie sociale sans pouvoir les y localiser uniquement, d’où une représentation en ellipse, à côté de la pyramide elle-même.

La pyramide traduit une vision hiérarchique de la société : les masses en bas, l’élite en haut. Contestant ce schéma, le sociologue Henri Mendras a proposé une autre vision: « Regardons notre société comme un ciel où les étoiles s’organisent en constellations diverses, plus ou moins amples, plus ou moins cristallisées », écrit-il (5). Plutôt que de haut et de bas, c’est le centre qui s’oppose à la périphérie. Pourtant, dans une nouvelle édition de l’ouvrage (1994), l’auteur trace non pas une constellation, mais une nouvelle toupie sans en définir les axes (en reprenant l’idée du strobiloïde, mais sans faire référence explicitement aux revenus). Cette toupie montre une société organisée autour d’une « constellation centrale », que sont les classes moyennes. En fait, on n’est pas très loin de la pyramide quand on y regarde de plus près. Et assez loin de la constellation envisagée au départ : la toupie a beau tourner, elle a un haut et un bas. Ainsi tracée, elle ne fait que considérer que les exclus appartiennent à la base de la société, sans se distinguer nettement des catégories populaires.

la-toupie-dh.-mendras dans Socialisation

3. Les classes en deux dimensions

S’ils aident à comprendre l’organisation de la société, les schémas qui précèdent ont un défaut majeur : les jugements de valeurs qui les sous-tendent demandent à être confirmés par l’observation. Ainsi, la position des non-salariés est approximative. Les distances entre les catégories n’ont pas de fondements concrets. C’est ce que les représentations assises sur des données d’observation cherchent à corriger. Mais, faute de pouvoir saisir toute la complexité du social, elles le résument le plus souvent à ses deux dimensions principales représentables sur un plan que sont le capital économique (les revenus) et culturel (les diplômes).

A chaque point du schéma tracé par Yannick Lemel correspond une catégorie sociale. Plus l’œil se déplace vers le haut et la droite, plus l’on s’élève dans la hiérarchie. Dans son schéma, les professions libérales se distinguent nettement, ainsi que les industriels et gros commerçants, par leurs revenus. Un cercle rassemble des catégories moyennes mais dont les niveaux de diplôme vont presque du simple au double entre les cadres moyens (depuis devenus « professions intermédiaires ») et les professeurs et ingénieurs. En bas, les catégories populaires concentrent ouvriers, employés, contremaîtres et salariés agricoles.

la-position-des-csp-selon-y.-lemel dans Sociologie

Vingt ans auparavant, Pierre Bourdieu avait présenté une analyse de l’espace des conditions sociales du même type, sur deux axes : l’axe vertical résumant la quantité globale de capital (économique et culturel), et l’axe horizontal retraçant la structure des capitaux (culturels vers la gauche, économiques vers la droite). Là aussi, on trouve tout en haut les professions libérales, qui cumulent des ressources culturelles et économiques élevées et, en bas, les ouvriers, au-dessous des employés. Le schéma du sociologue fait apparaître des catégories moyennes (techniciens, cadres moyens administratifs, intermédiaires culturels, etc.) dont une partie est tirée vers la gauche par son niveau de diplôme. Pierre Bourdieu montre ainsi comment, au sein de la hiérarchie sociale, des univers s’opposent par la structure de leurs ressources : patrons et professeurs de l’enseignement supérieur sont tout autant éloignés des manœuvres, sans être proches pour autant.

les-distinctions-sociales-selon-p.-bourdieu dans Stratification sociale

Ces deux schémas publiés à dix ans d’intervalle n’ont pas été réactualisés. Comment s’en contenter dans une société où les transformations de l’emploi sont aussi rapides ? Le schéma ci-contre tente une actualisation sur la base des données de l’enquête emploi réalisée par l’Insee en mars 2002. On note la persistance des écarts antérieurs comme la proximité des univers ouvriers et employés. Les données ici utilisées appartiennent au domaine public. Elles dressent un portrait global, mais leur manque de précision ne permet pas, par exemple, d’analyser la cohérence de chaque catégorie socioprofessionnelle, en étudiant ses composantes.

lespace-social-en-2002 dans Structure sociale

Le matériel statistique existe, mais nul ne semble vraiment s’y intéresser. Un manque d’autant plus frappant qu’une partie importante de la sociologie française – qui ne se résume pas au champ ouvert par Pierre Bourdieu – se veut critique des distinctions sociales. De quoi donner des armes à une sociologie d’inspiration individualiste qui nie cette structuration.

(1) Pierre Bourdieu (1994), Raisons pratiques, Seuil, p. 28.

(2) Alain Lipietz (1996), La société en sablier, La Découverte.

(3) Louis Chauvel (1995), « Inégalités singulières et plurielles : l’évolution de la courbe de répartition des revenus », Revue de l’OFCE n° 55, pp. 211-240.

(4) Louis Chauvel (2001), « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE n° 79, octobre.

(5) Henri Mendras (1988), La seconde révolution française, Gallimard.

Louis MAURIN (2003), « Comment représenter la société ? », Alternatives Economiques n° 212, mars.

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Terminons ce long article par un entretien vidéo du sociologue Bernard Lahire, sur le thème « La construction sociale des individus » ; le texte de l’entretien ainsi qu’une introduction est disponible ici.

http://www.dailymotion.com/video/xamy5o

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Enfin, nous concluons en mettant en ligne le lien vers une table ronde datée du 9 mai 2009 entre les sociologues Louis Chauvel, Olivier Schwartz et le spécialiste des migrations François Héran, organisée par le think thank La République des Idées, sur le thème « Classes, générations, populations : solidarité ou concurrence ? ». La table ronde est écoutable et téléchargeable gratuitement en mp3 ici ; voici la retranscription de l’intervention d’Olivier Schwartz ici

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