Le multiplicateur

Cet article a été écrit par l’un des professeurs de SES du lycée d’Hulst-Paris, M. Van Der Eecken.

Le multiplicateur est un mécanisme économique général selon lequel la variation d’une grandeur économique entraîne une variation plus importante d’une autre grandeur.

 

Origines et définitions

 

Inspiré par l’économiste polonais Michal Kalecki (1899-1970) et par des économistes allemands, c’est l’anglais Richard Ferdinand Kahn qui a mis en lumière ce mécanisme dans un article de juin 1931, « The Relation of Home Investment to Unemployment », publié dans l’Economic Journal. Kahn faisait partie de l’équipe de chercheurs surnommée le « Circus », constituée autour de Keynes – qui avait été son professeur à Cambridge – dans le but de dépasser le modèle néoclassique.

Le multiplicateur dans Chômage richard-kahn-2-copie

Arthur Cecil Pigou (1877-1959), néoclassique pur et dur, répond sèchement à Kahn et aux écrits de Keynes par un ouvrage publié en 1933, La théorie du chômage. Keynes réplique en 1936 en reprenant l’idée du multiplicateur dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Kahn s’efforce ainsi de montrer que des dépenses publiques d’investissement (notamment financées par des emprunts), dans les travaux publics par exemple, peuvent être un remède extrêmement efficace contre le chômage. La Grande Dépression des années 1930 est en effet une expérience traumatisante pour le monde, et a fortiori pour la Grande-Bretagne. Le principe est simple : une variation de l’investissement entraîne une variation plus importante du PIB. Gilles Raveaud, sur son blog, le dit encore plus simplement : un euro de dépense publique permet une hausse du PIB de plus d’un euro. Comment est-ce possible ? Supposons que l’Etat investisse 100 millions d’euros, pour construire des routes et moderniser les voies de communication du territoire. Des revenus vont donc être distribués aux agents économiques qui ont contribué à produire les biens d’équipement (en salaires et en profits) ; ces agents vont dépenser une partie de ces revenus (c’est la propension marginale à consommer), en épargnant l’autre partie. Comme les dépenses des uns font les revenus des autres, cette dépense vient enrichir d’autres agents économiques qui, à leur tour, dépenseront une partie de ces nouveaux revenus, et ainsi de suite. Kahn insiste sur l’impact des emplois primaires (les premiers emplois créés) dans les industries produisant les biens de production, dont les revenus alimenteront la demande adressée à d’autres secteurs, lesquels embaucheront et distribueront des revenus, etc. On parle alors de la création d’un flux successif de demandes additionnelles. Le multiplicateur est incontestablement un outil keynésien : on sait l’importance de la demande effective dans l’analyse de Keynes. Ce flux va irrémédiablement en se réduisant, au fur et à mesure qu’une fraction de ces revenus successifs fait l’objet d’une épargne. L’effet multiplicateur prend fin lorsque le montant cumulé de l’épargne réalisé à partir des revenus additionnels successifs sera égal au montant de l’investissement initial. Le multiplicateur est ainsi le coefficient qui compare l’ampleur de la modification subie (variation du revenu national) à l’ampleur de la perturbation initiale (variation de l’investissement). Gilles Raveaud parle d’un « rêve keynésien ». Si tout se passe bien, théoriquement, l’économie est relancée, le chômage est évité, le politique jouit d’une grande popularité, le tout n’ayant en outre rien coûté, puisque les recettes publiques augmentent avec la croissance alors que les dépenses publiques se réduisent !

 

Un mécanisme typiquement keynésien

 

Ce qu’en dit Keynes : « En des circonstances données, un rapport défini […] appelé Multiplicateur, peut être établi entre le revenu et l’investissement et, sous le bénéfice de certaines simplifications, entre l’emploi total et l’emploi directement affecté à l’investissement (que nous appellerons l’emploi primaire). […] C’est M. R. F. Kahn […] qui, le premier, a introduit la conception du multiplicateur dans la théorie économique. [S]on raisonnement repose sur l’idée fondamentale suivante : si la propension à consommer […] est prise comme donnée et si l’on suppose que l’autorité monétaire […] prenne des mesures en vue de favoriser ou de contrarier l’investissement, la variation du volume de l’emploi sera une fonction de la variation nette du montant de l’investissement ; et M. Kahn cherchait à établir les principes généraux qui permettent d’évaluer le rapport quantitatif existant dans la réalité entre une augmentation de l’investissement net et l’augmentation de l’emploi global qui l’accompagne. Toutefois, avant d’en venir au multiplicateur, il convient d’introduire la notion de propension marginale à consommer. […]

Notre loi psychologique normale, qui veut qu’en cas de variation du revenu réel de la communauté, la consommation varie dans le même sens, mais dans une proportion moindre, peut être remplacée […] par les propositions suivantes : DCδ et DRδ ont le même signe, mais DRδ > DCδ, Cδ représentant la consommation mesurée en unités de salaire. […] Nous prendrons donc dCδ/dRδ comme définition de la propension marginale à consommer.

Cette quantité est d’une importance considérable, parce qu’elle nous indique comment le prochain accroissement de production devra être partagé entre la consommation et l’investissement. Car DRδ = DCδ + DIδ, où DCδ et DIδ sont les accroissements de la consommation et de l’investissement ; de sorte qu’on peut écrire DRδ = kDIδ, où 1 – 1/k est égal à la propension marginale à consommer.

Nous appellerons k le multiplicateur d’investissement. Il nous indique que, lorsqu’un accroissement de l’investissement global se produit, le revenu augmente d’un montant égal à k fois l’accroissement de l’investissement.

Le multiplicateur de M. Kahn diffère quelque peu du précédent, étant ce que nous pourrions appeler le multiplicateur d’emploi, désigné par k’ ; car il mesure le rapport entre l’accroissement de l’emploi total et l’accroissement donné de l’emploi primaire dans les industries d’investissement, auquel il est associé. Autrement dit, si l’accroissement de l’investissement DIδ entraîne un accroissement de l’emploi primaire DN2 dans les industries d’investissement, l’accroissement de l’emploi total sera DN tel que DN = k’DN2. […]

Un accroissement de l’investissement mesuré en unités de salaire ne peut se produire sans que le public consente à accroître ses épargnes mesurées en unités de salaire. En règle générale, le public n’y consentira que si son revenu global mesuré en unités de salaire croît. Son effort pour consommer une partie de ses revenus supplémentaires stimulera donc la production jusqu’à ce que le nouveau montant et la nouvelle répartition des revenus laissent une marge d’épargne assez grande pour balancer l’accroissement de l’investissement. Le multiplicateur indique de combien il faut que l’emploi du public augmente pour produire un accroissement de revenu qui suffise à lui faire consentir le surcroît d’épargne nécessaire et ce coefficient est fonction de ses tendances psychologiques. L’épargne étant la pilule et la consommation la confiture, il faut que le supplément soit proportionné à la dimension de la pilule additionnelle. A moins que les tendances psychologiques du public ne soient différentes de celles que nous supposons, nous avons établi ici la loi qu’un accroissement de l’emploi consacré à l’investissement stimule nécessairement les industries travaillant pour la consommation et détermine un accroissement total de l’emploi qui est un multiple de l’emploi primaire requis par l’investissement lui-même.

De ce qui précède il résulte que, si la propension marginale à consommer est voisine de un, de faibles fluctuations de l’investissement donnent lieu à de vastes fluctuations de l’emploi ; mais alors il suffit d’un accroissement relativement faible de l’investissement pour conduire au plein emploi. Si au contraire, la propension marginale à consommer est voisine de zéro, de faibles fluctuations de l’investissement n’entraînent que de faibles fluctuations corrélatives de l’emploi ; mais alors un accroissement considérable de l’investissement peut être nécessaire pour déterminer le plein emploi. Dans le premier cas, le chômage involontaire est un mal facilement guérissable, mais susceptible de s’aggraver rapidement si on le laisse se développer. Dans le second cas, l’emploi peut être moins instable mais il tend à se fixer à un faible niveau et à s’y montrer réfractaire à tout remède autre que les plus énergiques. Dans la réalité existante, la propension marginale à consommer semble se situer entre ces deux points extrêmes, mais beaucoup plus près de un que de zéro ; le résultat est que nous cumulons, en un sens, les inconvénients des deux sortes de monde ; les fluctuations de l’emploi sont considérables, et cependant il faudrait pour déterminer le plein emploi un accroissement de l’investissement trop important pour être facilement maniable. […]

Lorsque le plein emploi est atteint, tout effort pour accroître encore davantage l’investissement suscite une tendance des prix nominaux à monter sans limite, quelle que soit la propension marginale à consommer ; on est arrivé, en d’autres termes, à un état d’inflation véritable. Jusque-là, la hausse des prix s’accompagne d’un accroissement du revenu réel global. »[1]

 

Essai de vulgarisation

 

Reprenons notre exemple : supposons que l’Etat investisse 100 millions d’euros, pour construire des routes et moderniser les voies de communication du territoire. La valeur ajoutée des firmes qui fabriquent ces biens d’équipement va s’accroître d’autant, ce qui va les mener à distribuer 100 millions d’euros de revenus supplémentaires. Le revenu national a donc augmenté de 100 millions d’euros. Aucun effet multiplicateur n’est pour l’instant mis en évidence ; pour cela, il faut continuer le raisonnement, c’est-à-dire raisonner en dynamique. Ici s’ajoute un nouvel élément : la propension marginale à consommer, c’est-à-dire la part de ce revenu supplémentaire destinée à la consommation. Supposons qu’elle s’établisse à 80 % du revenu supplémentaire, et qu’elle soit constante (à des fins de simplification) : c = 0,8. Il s’ensuit donc une nouvelle distribution de revenus de 80 millions d’euros, qui induira une nouvelle demande de consommation finale (de 0,8 x 80), et ainsi de suite. C’est un processus en chaîne où, à chaque étape, la partie du revenu qui est consommée augmente la production de biens et entraîne la distribution de nouveaux revenus. Nous sommes ainsi en présence d’une suite géométrique dont le premier terme (U0) est 100 millions d’euros et dont la raison (q) est 0,8. Or, quand n est grand et que la raison (q) est inférieure à 1, la somme des termes (Sn) s’obtient, sur n périodes, en appliquant la formule suivante : Sn = U0 x [1/(1 – q)]. Nous retombons sur l’équation de Keynes : DRδ = kDIδ. Le multiplicateur k s’écrit donc : 1/(1 – c) ou 1/s, où s représente la propension marginale à épargner (puisque la somme de la propension marginale à consommer et de la propension marginale à épargner est égale à 1, celles-ci étant complémentaires). Notre investissement initial de 100 millions d’euros a donc entraîné un PIB de 500 millions d’euros : DRδ = 100 x [1/(1 – 0,8)]. On aurait pu l’écrire : DRδ = 100/0,2, où 0,2 correspond à la propension marginale à épargner (s). Au bout de n années, lorsque le montant cumulé de l’épargne réalisé à partir des revenus additionnels successifs est égal au montant de l’investissement initial, l’effet multiplicateur prend fin. C’est normal, puisque la totalité du revenu nouvellement créé n’est pas entièrement dépensée, une partie est épargnée. L’effet multiplicateur, ainsi que le coefficient multiplicateur (k), dépendent donc de la propension à consommer : si celle-ci est faible, l’effet multiplicateur joue moins.

 

Propension marginale à consommer

Propension marginale à épargner

Multiplicateur

c = 0

s = 1

k = 1

c = 0,5

s = 0,5

k = 2

c = 0,7

s = 0,3

k = 3,33

c = 0,8

s = 0,2

k = 5

c = 0,85

s = 0,15

k = 6,66

c = 0,9

s = 0,10

k = 10

c = 0,95

s = 0,05

k = 20

c = 0,99

s = 0,01

k = 100

c = 1

s = 0

k → +∞

 

Et pourquoi le point de départ, dans le raisonnement de Kahn (multiplicateur d’emplois) comme dans celui de Keynes (multiplicateur d’investissement), est-il l’Etat ? Autrement dit, un autre agent économique peut-il impulser un effet multiplicateur ? Bien sûr ! Sauf que, en situation de récession ou de ralentissement de l’économie, le seul agent qui peut agir de manière contracyclique reste les pouvoirs publics : « créer de la richesse accroîtra le revenu national [et une] grande part de tout accroissement de ce revenu reviendra au ministre des Finances, dont les allocations versées aux chômeurs sont une des principales dépenses et dont les recettes sont proportionnelles aux revenus de ceux qui ont un emploi »[2]. Keynes aimait provoquer, mais jamais gratuitement. L’orthodoxie explique que l’emploi résulte du salaire réel ? Non, dit Keynes, il dépend de la demande effective. L’orthodoxie dit que l’investissement s’ajuste à une épargne préalable ? Non, c’est l’inverse : si l’égalité existe, c’est au contraire par un ajustement de l’épargne à l’investissement initial par la multiplication des revenus. L’orthodoxie affirme que l’équilibre budgétaire est nécessaire à toute bonne gestion des finances publiques ? Balivernes, contre-attaque Keynes, si les circonstances l’exigent, l’Etat doit faire exactement l’inverse de ce que font les autres agents économiques, même si les déficits doivent être creusés. L’objectif de la politique économique s’en trouve changé : une croissance équilibrée génératrice de plein emploi. What else ?

 

Propension marginale à importer

 

Une condition importante doit être prise en compte dans l’impact du multiplicateur : il faut que les biens d’équipement et les biens et services consommés par la suite soient produits localement, autrement dit, qu’il n’y ait pas de fuites vers les pays partenaires. Keynes raisonne en effet, à des fins de simplification, en économie fermée. Lorsque les économies sont ouvertes, lorsque les pays sont insérés dans le commerce international, une part des revenus induits est utilisée pour acheter des produits étrangers importés ; cette consommation n’a donc pas d’effet sur le PIB national, de telle sorte que l’impact de l’investissement sur la croissance est plus faible. Soit notre exemple précédent, si on appelle m la propension marginale à importer, c’est-à-dire la part du revenu supplémentaire destinée à se procurer des produits étrangers, on obtient : DRδ = DIδ/(s + m). Supposons que la propension à épargner reste fixe (s = 0,2), la propension à importer représente 10 % (m = 0,1), la propension à consommer s’établit ainsi à 70 % (c = 0,7). Nous avons : 100/(0,2 + 0,1) = 333. Pour un investissement initial de 100 millions d’euros, le PIB n’augmente plus de 500, mais de 333 millions d’euros. L’effet multiplicateur est atténué. Cette déperdition, cette fuite est doublement problématique : d’un point de vue microéconomique, elle empêche les firmes de bénéficier des débouchés nécessaires à la rentabilité de leurs investissements ; d’un point de vue macroéconomique, elle creuse le déficit extérieur de la nation (à niveau d’exportations constant ou insuffisamment croissant). Cette déperdition peut être le signe d’une spécialisation malheureuse ou d’un manque de compétitivité. A terme, d’un point de vue microéconomique, les firmes nationales finiront par licencier, amputant d’autant la demande effective ; d’un point de vue macroéconomique, les sorties nettes de devises finissent par être insupportables en raison d’importations incompressibles (énergies, biens d’équipement, etc.), pouvant entraîner un développement de la dette publique et un plan de rigueur douloureux, comme en 1982-83 en France (désinflation, modification du partage de la valeur ajoutée, restructurations industrielles, etc.).

 

Multiplication des multiplicateurs !

 

Il convient de bien garder à l’esprit que le multiplicateur que nous venons de décrire mélange directement deux (et indirectement trois, si l’on compte l’emploi) sortes de multiplicateurs : celui dit d’investissement, et celui dit de dépenses publiques. Le processus peut en effet être appliqué à de nombreuses grandeurs, en particulier les différentes composantes de la demande globale. L’impulsion du multiplicateur se situe toujours dans une composante de la demande, tandis que le point d’arrivée est toujours la production ou le revenu national. S’appuyant sur le rôle déterminant de la demande dans le fonctionnement de l’activité, le multiplicateur est un outil typiquement keynésien servant de fondement et de justification à l’intervention de l’Etat dans l’économie, bien qu’il ait été détourné par l’analyse libérale. Récapitulons, en les isolant, les différents processus du multiplicateur, tout en gardant à l’esprit qu’ils s’entremêlent souvent.

Le multiplicateur d’investissement montre le rôle joué par l’investissement dans l’économie. Celui-ci est souvent le fait des entreprises, donc pas nécessairement du fait de l’Etat. Le multiplicateur d’investissement peut donc être d’ordre privé ou d’ordre public. Mais, comme nous l’avons souligné, en période de ralentissement ou de dépression, seule l’action des pouvoirs publics est contracyclique ; autrement dit, on ne peut rationnellement attendre des entreprises, en difficulté, une impulsion d’investissement. C’est pourquoi le multiplicateur d’investissement est souvent confondu à un multiplicateur budgétaire.

Le multiplicateur de dépenses publiques (ou budgétaire) montre le rôle joué par la demande autonome de l’Etat : les dépenses supplémentaires de l’Etat induisent une augmentation de la production plus importante que la dépense initiale. Encore faut-il différencier les dépenses ! Une dépense de grands travaux (comme la création de la Tennessee Valley Authority en 1933 par Roosevelt) n’a pas le même impact que des dépenses sociales ; c’est que ces deux dépenses n’ont pas le même objectif. Cette distinction fera l’objet d’une critique plus loin. Une autre difficulté doit être mise en lumière : le multiplicateur de dépenses publiques est souvent source de déficit budgétaire, celui-ci entraînant une variation amplifiée du revenu national qui permettra de résorber amplement le déficit initial. Mais on suppose que ce déficit est provoqué par un accroissement des dépenses publiques, non par une diminution des recettes.

Dans ce dernier cas, on parlera de multiplicateur fiscal : une diminution des prélèvements obligatoires entraîne une variation amplifiée du revenu national. C’est une version libérale du multiplicateur, qui s’appuie sur la courbe de Laffer[3], et dont l’effet est moindre que celui du multiplicateur budgétaire : en effet, la dépense publique supplémentaire se traduit intégralement par une augmentation de la demande, alors que la réduction d’impôt entraîne d’abord une augmentation du revenu disponible dont une partie sera non consommée, mais épargnée.

Le multiplicateur peut s’appliquer à l’emploi, comme le montrait initialement Richard Kahn : le multiplicateur d’emploi est un mécanisme suivant lequel la création d’un nombre donné d’emplois entraîne, grâce aux revenus ainsi distribués, la création d’autres emplois, comme une politique de grands travaux publics, par exemple. L’important ici est l’emploi primaire, les premiers emplois créés qui, selon leur nombre et leur rémunération, vont entraîner une variation amplifiée de l’emploi global. On voit ici que le multiplicateur d’emploi est souvent confondu avec le multiplicateur d’investissement (c’est ce que fait Keynes), car celui-ci n’entraîne pas qu’une augmentation du revenu national, mais aussi une multiplication de l’emploi.

Il existe aussi une autre application du multiplicateur, qui concerne cette fois le processus de création monétaire : le multiplicateur de crédit (ou monétaire). Une augmentation de la base monétaire (monnaie centrale détenue par les banques) entraîne une variation amplifiée de la masse monétaire (création émanant des banques de second rang). La base monétaire est constituée par la monnaie centrale détenue par les banques, par la monnaie manuelle (pièces et billets en circulation), par les avoirs des banques en compte courant auprès de la Banque centrale. Les monétaristes supposent que l’offre de monnaie est déterminée de façon exogène par la Banque centrale, et que les banques attendent de disposer de liquidités pour créer de la monnaie. On peut retourner l’argument et se demander si ce ne sont pas au contraire les banques qui demandent et obtiennent des liquidités auprès de la Banque centrale après avoir créé de manière autonome de la monnaie (on parle alors de diviseur de crédit). C’est le rôle de la politique monétaire.

Enfin, une dernière application du multiplicateur existe, celle du multiplicateur du commerce extérieur (ou multiplicateur à l’exportation) : en économie ouverte, mécanisme par lequel une augmentation des exportations entraîne une variation amplifiée du revenu national. Cette application est presque devenue un modèle pour certaines économies insérées dans la mondialisation, un modèle évidemment non généralisable : tous les pays ne peuvent être exportateurs nets en même temps, et encore moins avec un effet multiplicateur !

 

Commentaires sur le multiplicateur

 

Nous pouvons faire plusieurs commentaires concernant le mécanisme du multiplicateur.

La première limite, qui n’est pas circonscrite à l’effet multiplicateur, est qu’il suppose de raisonner « toutes choses égales par ailleurs »[4], ce qui n’est jamais le cas.

Mis à part cela, le mécanisme du multiplicateur a le mérite de mettre en évidence plusieurs choses. Premièrement, que l’investissement ne résulte pas forcément d’une épargne préalable, preuve d’une gestion de bon père de famille de l’économie, mais qu’au contraire, l’épargne peut résulter d’un investissement initial. Deuxièmement, que l’économie est dynamique : les revenus d’une période sont issus des dépenses de la période antérieure, revenus qui engendrent des dépenses qui engendrent des revenus, etc. Il y a donc une mémoire de l’économie, et le rythme de croissance à un moment donné est en partie déterminé par celui de la période antérieure. Troisièmement, que l’investissement (mais aussi les autres composantes de la demande globale) est une dépense autonome dont le montant détermine le rythme de croissance par les ajouts, ou les perturbations qu’il crée. Dans une économie, la demande joue le rôle d’un stimulateur, l’épargne celui d’un frein.

D’autres limites, plus propres au mécanisme, existent. Elles ne sont pas exhaustives. La première, nous venons de l’étudier, est la fuite vers l’étranger : une partie de la hausse de la demande peut se porter sur des biens importés. Afin d’augmenter l’efficacité du multiplicateur sur ce point-là, Gilles Raveaud propose soit d’aller plus loin dans la coordination européenne (car la zone euro fonctionne – mal – comme un espace intégré), soit de tenter l’alternative protectionniste (qui n’a, par ailleurs, pas eu les effets escomptés lors de la Grande Dépression des années 1930 !). La deuxième, nous l’avons également observé plus tôt, est l’existence d’une fuite vers l’épargne. Or, plus un ménage est riche, plus sa propension marginale à épargner est forte ; inversement, moins un ménage est riche, plus sa propension marginale à consommer est forte (un ménage pauvre dépense la quasi-totalité de son revenu). Gilles Raveaud propose à juste titre de favoriser les politiques fiscales imposant plus fortement les ménages les plus riches pour les redistribuer vers les plus pauvres, ainsi que des politiques sociales plus généreuses. La troisième, soulevée par Gilles Raveaud, repose sur l’importance des taxes touchant les revenus des consommateurs, qui impacte la demande. Il préconise de baisser certains prélèvements obligatoires (c’est l’idée du multiplicateur fiscal), mais dans une même optique que précédemment, c’est-à-dire qui mêle justice sociale et efficacité économique. La quatrième est ce qu’on appelle un effet d’éviction : la demande supplémentaire peut non pas s’ajouter à la demande existante, mais se substituer à elle, ce qui peut renchérir l’offre actuelle en l’amputant de facteurs de production utiles, et ainsi comprimer la demande ultérieure sur ces biens-là. La cinquième limite repose sur les anticipations rationnelles chères à la Nouvelle Ecole classique de Robert Lucas (1937-) : en cas de déficit public pour insuffler l’effet multiplicateur, les agents économiques anticipent une hausse future des prélèvements obligatoires, se traduisant par un changement dans l’arbitrage consommation-épargne, les ménages privilégiant l’épargne (préférence pour la liquidité), ce qui contracte la demande. L’effet du multiplicateur est donc faible, voire inefficace. Dans la même logique, on peut penser qu’une intervention supplémentaire des pouvoirs publics perturbe les agents économiques et découragent la prise de risque et l’investissement privé. La sixième repose sur un point subtil du multiplicateur budgétaire. Si la dépense publique ne suscite qu’une demande supplémentaire (en se concentrant par exemple sur l’augmentation des revenus sociaux, et non en stimulant l’investissement – qui engendre un surcroît d’offre), elle reste adaptée à une relance conjoncturelle ; mais si la crise ou le ralentissement de l’économie résulte de facteurs d’offre, le multiplicateur budgétaire est inutile, favorisant l’inflation. Un septième facteur peut venir limiter l’effet du multiplicateur, notamment de crédit : voyant que la relance fonctionne, la banque centrale peut remonter le taux d’intérêt trop rapidement, freinant voire annulant la relance. Une huitième remarque doit être faite : pour que le multiplicateur fonctionne, l’économie doit se trouver dans une situation de sous-emploi généralisé. Aucun des secteurs économiques impliqués dans le processus (production de biens d’équipement, consommation) ne doit constituer un goulot d’étranglement[5] : il doit donc exister des capacités de production inexploitées (le taux d’utilisation des capacités productives, rapport entre les capacités productives effectivement mobilisées pour produire et capacités productives disponibles, n’atteint pas 100 %) ainsi qu’un chômage involontaire. Dans le cas contraire, le multiplicateur d’investissement se transforme en multiplicateur de prix, débouchant ainsi sur de l’inflation. Une neuvième limite à ce processus vient de l’épuisement de l’investissement initial si celui-ci est ponctuel. En effet, si l’investissement additionnel ne se reproduit pas, le revenu national revient à sa valeur initiale : l’augmentation de l’activité est alors provisoire car, peu à peu, l’économie retourne à sa situation initiale. Pour que le revenu augmente définitivement, le supplément d’investissement doit être reconduit à chaque période.

Une dernière limite, constitutive du principe lui-même : le multiplicateur marche aussi à l’envers, il peut être négatif ! Si l’investissement baisse, selon le mécanisme du multiplicateur, le PIB baissera plus amplement : k(-DIδ) = -DRδ. C’est pourquoi de nombreux économistes estiment qu’actuellement, il est contre-productif d’opérer une baisse généralisée des dépenses publiques dans la zone euro, qui subit une grave dépression économique. Toutes les applications du multiplicateur peuvent ainsi marcher à l’envers. On peut donc avoir un effet multiplicateur négatif si la variation initiale de la grandeur étudiée est une contraction.

 

Exercice d’application

 

Maintenant, à vous de jouer avec cet exercice d’application.

1. Remplissez le schéma suivant résumant l’effet multiplicateur avec les termes « dépenses publiques », « consommation et investissement », « épargne », « revenus », « importations », et « production ».

multiplicateur4 dans Confiance

 

2. Soit un investissement initial de 200 milliards d’euros, et une propension marginale à consommer de 85 %. Remplissez le tableau.

multiplicateur-ex-2 dans Consommation

 

3. Refaites le même exercice avec une propension marginale à consommer de 75 % et une propension marginale à importer de 10 %. Que remarquez-vous ?

multiplicateur-ex-3 dans Crise

 

4. Vous pouvez faire un exercice de simulation sur l’excellent outil numérique proposé par un professeur de SES Joachim Dornbusch, du lycée L. Weiss à Achères : http://ecomultimedia.free.fr/multiplicateur/multipli.html.

La correction à la fin de cet article.

 

Bibliographie

 

- CAPUL J.-Y., GARNIER O. (2011), Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Paris, Hatier, pp. 328-330.

- DENIS H. (1966), Histoire de la pensée économique, Paris, PUF, « Quadrige », 2008, pp. 628-637.

- ECHAUDEMAISON C.-D. (dir.) (1989), Dictionnaire d’économie et de sciences sociales, Nathan, 8e édition, 2009, pp. 322-325.

- GELEDAN A. et alii (1988), « Richard F. Kahn », in Histoire des pensées économique, tome 1 : les fondateurs, Paris, Sirey, « Synthèse + », pp. 308-309.

- MONTOUSSE M. (dir.) (2006), Macroéconomie, Bréal, « Grand Amphi Economie », 2e édition, pp. 148-155.

- RAVEAUD G. (2009) « Relance : du rêve keynésien à la réalité », sur son blog, le 12 janvier : http://alternatives-economiques.fr/blogs/raveaud/2009/01/12/relance-du-reve-keynesien-a-la-realite/.

- « TD1 : Le multiplicateur de dépenses publiques », sur le site SESâme, 6 avril 2012 : http://sesame.apses.org/index.php?option=com_content&view=article&id=216:td1-le-multiplicateur-de-depenses-publiques&catid=29:relance-ou-rigueur–quelles-politiques-conjoncturelles-mettre-en-oeuvre-&Itemid=101

- Définition du multiplicateur sur le site d’Alternatives Economiques, 22 janvier 2010 : http://www.alternatives-economiques.fr/Dictionnaire_fr_52__def1020.html

 


[1] John Maynard KEYNES (1936), Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Paris, Payot, 1969, pp. 133-138.

[2] John Maynard KEYNES (1933), « Les moyens de restaurer la prospérité », La pauvreté dans l’abondance, Paris, Gallimard, « Tel », 2002, pp. 165-166.

[3] Courbe en U inversée construite par l’économiste Arthur Laffer (1940-), économiste de l’offre, avec l’intention de démontrer qu’au-delà d’un certain seuil, toute augmentation du taux d’imposition diminue les recettes fiscales au lieu de les augmenter, d’où l’expression « Trop d’impôt tue l’impôt ». Aucun fondement empirique n’a encore justifié cette courbe.

[4] Ceteris paribus sic stantibus, « ainsi chaque partie demeure » : locution latine considérée comme postulat selon lequel, dans un modèle théorique, toutes les variables autres que celles étudiées restent inchangées. C’est une simplification destinée à comprendre l’influence d’une variable (explicative) sur une autre (la variable expliquée), en excluant tout autre facteur. Cette locution est utilisée pour exclure ou réduire l’influence de variables ou de changements induits par le modèle, et pour négliger les évolutions naturelles de l’environnement (externalités).

[5] On peut néanmoins se poser une question : quel est l’intérêt d’investir si des capacités de production sont inexploitées ? On ne parlera alors uniquement que de hausse de la production !

 

_______________________

 

Correction de l’exercice d’application

 

1. 

multiplicateur4-correction dans Croissance

 

2.

multiplicateur-ex-2-correction dans Entreprises

 

3. 

multiplicateur-ex-3-correction dans Industrie 

 

Vous pouvez laisser une réponse.

1 Commentaire Commenter.

  1. le 22 avril 2013 à 18 h 24 min Moi écrit:

    Il y a t il une formule pour trouver k et la variation du revenu en sachant juste la variation de l’investissement et la variation de la consomation?

    Répondre

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