La confiance en économie, par Eloi Laurent

Aujourd’hui, nous proposons une série de documents sur la confiance en économie, si difficile à évaluer mais si importante dans les actions des agents économiques. Nous interrogerons le spécialiste de la confiance en économie, Eloi Laurent.

 

Intervention d’Eloi Laurent (économiste à l’OFCE) sur France Culture, dans l’émission Les Carnets de l’économie du mardi 13 novembre 2012 :

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Article d’Eloi Laurent, paru dans Alternatives Economiques hors-série n° 89 avril 2011 :

 

La société française entre confiance et défiance

 

Des études présentent la société française gangrenée par la défiance. Or, si la crise de confiance est réelle en France, elle concerne surtout certaines institutions, notamment politiques.

Selon de nombreux observateurs, la société française serait victime d’une épidémie de défiance : les Français se méfieraient de plus en plus les uns des autres et de leurs institutions. Cette perte généralisée de confiance serait même l’un des traits distinctifs du pays quand on le compare aux autres nations développées.

Un problème de définition

Mais la confiance est une notion trompeuse. Je propose de la définir à grands traits comme une espérance de fiabilité dans les relations humaines. Naturellement, ces relations peuvent être organisées par des normes collectives, auquel cas la confiance dépend en bonne partie du respect de ces normes. Mais des rapports humains ne peuvent être parfaitement abstraits : en pratique, ils sont toujours plongés dans un contexte donné, situés. De ce point de vue, l’idée de faire confiance à tous, pour tout et à tout moment n’a guère de sens. En outre, ces relations se nouent le plus souvent dans une situation incertaine, qui inclut la possibilité de voir la confiance trahie, du seul fait que l’on ne peut jamais prévoir parfaitement le comportement ou la réaction des autres, même si le contexte institutionnel et social favorise certaines habitudes et influence les comportements individuels.

Cette définition invite à distinguer entre de « vraies » confiances (confiance entre les personnes, confiance dans les institutions), de « fausses » confiances (confiance en soi, confiance dans l’avenir) et une « vraie-fausse » confiance (la confiance généralisée). Ces deux dernières conceptions de la confiance l’arrachent en effet à son cadre pratique – celui des relations humaines – pour la noyer dans des abstractions ou des généralités fortement éloignées de l’expérience sociale concrète.

Malheureusement, la notion de confiance la plus couramment utilisée dans les travaux académiques est la vraie-fausse confiance ou confiance généralisée. Incertaine sur le plan théorique, celle-ci est censée être mesurée dans les enquêtes par la réponse à des questions du type : « D’une manière générale, diriez-vous qu’on peut faire confiance à la plupart des gens ou qu’on n’est jamais assez prudent quand on a affaire aux autres ? » Or, pour conserver un sens, la notion de confiance doit être limitée à une personne, un groupe ou une institution, et à un contexte donné (A fait confiance à B sur la question Q dans le contexte C). Considérée avec sévérité, l’idée de confiance généralisée apparaît donc comme une contradiction dans les termes. C’est essentiellement sur ce fondement très peu robuste que les économistes Yann Algan et Pierre Cahuc ont construit leur réflexion sur la « société de défiance » [1], par ailleurs percluse d’insuffisances méthodologiques.

Une psychologisation de la question sociale

Un rapide coup d’oeil aux dernières données de la World Values Surve [2] permet de se convaincre que les réponses des Français à cette question ambiguë de confiance généralisée sont très peu… fiables. En apparence, selon cette enquête internationale sur les valeurs qui animent les sociétés contemporaines, la situation se dégrade de manière préoccupante en France : en 1981, 24 % des Français sondés pensaient que l’on « peut faire confiance à la plupart des gens » ; ils n’étaient plus que 22,8 % en 1990, 22,2 % en 1999 et 18,8 % en 2006. La comparaison avec la Suède, modèle de la  » nation confiante  » (autre concept problématique), apparaît cruelle : les Suédois interrogés sont 68 % à accorder à autrui leur confiance généralisée.

Mais quand la même enquête interroge les mêmes Français sur leur niveau de confiance « envers les gens qu’ils connaissent », ce qui a déjà plus de sens, ils sont 67,6 % à déclarer une confiance totale dans ces personnes, contre seulement 50,2 % des Suédois. Et lorsqu’on les interroge sur leur degré de confiance à l’égard des gens qu’ils rencontrent pour la première fois, les Français sont 6,4 % à leur faire complètement confiance (contre 6,1 % pour les Suédois) et 45 % à leur faire complètement ou un peu confiance (contre 69,5 % pour les Suédois). Autrement dit, les Français font fortement confiance aux gens qu’ils connaissent et plutôt confiance à ceux qu’ils rencontrent pour la première fois (la somme des deux catégories constituant l’ensemble de leurs rencontres sociales). Ils semblent, en revanche, prudents à l’égard  » des autres  » en général. Quoi que l’on pense de la cohérence de ces résultats, on est de toute façon très loin de la « société de défiance ».

On pourrait faire le même type de constat au sujet de l’idée tant ressassée du « pessimisme français ». Il existe ainsi un lien entre la notion de confiance généralisée et la (fausse) confiance dans l’avenir : comme le souligne le politiste Eric M. Uslaner [3], la confiance généralisée se rapproche de la croyance en  » un monde bienveillant peuplé de gens bien dans lequel l’individu contrôle sa vie et les choses vont s’améliorer ». Les enquêtes internationales classent régulièrement les Français en tête des peuples pessimistes (sur la marche de leur pays, l’état du monde, l’avenir de l’humanité), mais on omet généralement de préciser que cela ne les empêche nullement de mettre au monde plus d’enfants que dans la très grande majorité des pays développés et de se déclarer simultanément plutôt optimistes sur leur avenir personnel. Il faut donc sans doute tout autant se méfier de l’instrumentalisation de la thématique de la défiance française que de celle du pessimisme français, qui concourent, au sein du motif de la « dépression nationale », à une psychologisation de la question sociale grosse de dérives et de manipulations.

Une question de distance

Qu’en est-il des « vraies » confiances en France ? Sans vérifier tous les critères de notre définition, la dernière vague de la World Values Survey permet de mesurer différents niveaux de confiance interpersonnelle. Elle distingue par exemple entre le proche (famille, voisins, connaissances) et le lointain (les gens que l’on rencontre pour la première fois et les étrangers). 80 % des Français ont ainsi une entière confiance dans leur famille, mais seuls 28 % d’entre eux font tout à fait confiance aux étrangers (au sens de la nationalité). Pour le dire dans le langage du sociologue Robert Putnam, le bonding, qui renforce les liens entre proches, semble entrer en concurrence avec le bridging, qui permet de jeter un pont vers d’autres groupes. Ce conflit n’est bien entendu pas caractéristique de la France, il est même parfois plus prononcé ailleurs : seuls 19,3 % des Suédois interrogés font entièrement confiance aux étrangers, contre 94 % à leur famille.

L’autre type de « vraie » confiance est la confiance dans les institutions (gouvernement, police, justice, système de santé…). De bonne qualité et fréquemment mises à jour, certaines enquêtes nationales montrent que la confiance des Français dans leurs institutions semble faible et à certains égards déclinante. Mais ce déclin de la confiance est, là encore, proportionnel à la distance relative qui sépare les individus et les institutions. Selon le « baromètre de la confiance politique » du Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) de janvier 2011, 52 % des Français font confiance à leur maire, mais seulement 38 % à leur député ou au Premier ministre. Plus préoccupant, 57 % pensent que la démocratie ne fonctionne « pas très bien » ou « pas bien du tout », et 56 % ne font confiance « ni à la droite ni à la gauche pour gouverner le pays ». Une majorité accorde en revanche une grande confiance aux hôpitaux (78 %), à la police (64 %), mais seuls 33 % font confiance aux syndicats, 27 % aux médias et 13 % aux partis politiques.

S’il y a bien une crise de confiance en France, elle semble donc concerner d’abord certaines institutions, politiques en tête. C’est d’autant plus préjudiciable que la véritable question de confiance posée aux sociétés contemporaines est celle de la fiabilité d’institutions qui ont été précisément substituées aux rapports interpersonnels de confiance.

 

Notes

(1) Voir La Société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit, par Yann Algan et Pierre Cahuc, éd. Rue d’Ulm, 2007.

(2) La World Values Survey est une extension créée en 1981 de la European Values Survey, qui entend étudier à travers le monde les changements socioculturels et politiques à travers des enquêtes d’opinion. Pour consulter en ligne, voir www.worldvaluessurvey.org/

(3) The Moral Foundations of Trust, par Eric M. Uslaner, Cambridge University Press, 2002.

 

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L’auteur, Eloi Laurent, a écrit une petite synthèse sur le sujet, qui s’appelle L’économie de la confiance, aux éd. La Découverte, (coll. « Repères ») en 2012. Daniel Cardot en a fait une critique dans Alternatives Economiques n° 313 (mai 2012) :

 

La confiance est appelée à la rescousse d’un nombre croissant d’analyses, comme facteur explicatif ultime de la réussite ou du bon fonctionnement de certaines sociétés. Comme si certains économistes tentaient ainsi de faire oublier le piteux échec de leurs analyses mathématisées. La confiance en l’avenir et la confiance en soi sont désormais fréquemment invoquées, voire mesurées. Aberration et faux-monnayage, nous explique l’auteur : la confiance désigne la fiabilité dans une conduite humaine en situation incertaine ; elle implique donc soit des personnes prises individuellement, soit le respect de normes édictées par des institutions. La confiance généralisée, mesurée par certains indicateurs, est presque aussi trompeuse, puisqu’elle vise non des personnes, mais la plupart des gens, sans autre précision, et se veut spontanée, alors que la confiance repose sur l’expérience. Comment faire de bonnes soupes avec de tels concepts, erronés ou imprécis ?

La confiance, pourtant, joue effectivement un rôle-clé. Avec l’autorité et la légitimité, elle constitue un des trois piliers qui permettent aux hommes de « faire société », nous explique Eloi Laurent, convoquant Georg Simmel. Mais il ne faut pas en faire un usage idéologique : si « la précarité sociale pèse lourdement sur la défiance politique, sociétale et institutionnelle des individus », ce n’est pas elle « qui explique les difficultés sociales, mais le contraire ». La confiance est un résultat bien plus qu’une cause. Ce livre démystificateur est une vraie réussite.

 

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Enfin, terminons par une intervention vidéo d’Eloi Laurent, recueillie par l’institut d’études économiques Xerfi, le 25 septembre 2012, http://www.xerficanal.com/emission/Peut-on-mesurer-la-confiance_429.html :

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Publié dans : Confiance |le 15 décembre, 2012 |Pas de Commentaires »

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