Instabilité de la croissance

Nous continuons à proposer une série de documents sur le thème « Instabilité de la croissance », le 2e chapitre du programme de terminale. Et pour commencer, le cours réalisé par Seko en trois vidéos :

http://www.dailymotion.com/video/xt3euz

http://www.dailymotion.com/video/xt549k

http://www.dailymotion.com/video/xt7dzg

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Nous vous proposons ensuite une analyse des Trente Glorieuses en deux textes : le premier est extrait d’un article de Robert Boyer, économiste de l’Ecole de la régulation, le second est extrait du manuel d’économie de Denis Clerc, fondateur d’Alternatives Economiques :

 

La France enregistre alors un nouveau compromis capital-travail : au-delà des discours, les syndicats acceptent la modernisation productive contre la promesse d’un partage des dividendes du progrès, en l’occurrence une progression du salaire réel et la constitution d’un système de couverture sociale étendue. […]

L’action de l’Etat en matière de politique industrielle lance la dynamique de reconstruction et surtout l’adoption des principes de la production de masse. Des moyens financiers massifs sont mobilisés pour permettre l’investissement dans les infrastructures, puis les industries de base, enfin les branches plus tournées vers la consommation. Le dynamisme de l’accumulation permet une incorporation rapide des avancées technologiques, de sorte que la productivité industrielle progresse très rapidement. Les gains correspondants se diffusent aux autres secteurs grâce à l’évolution des prix relatifs, et surtout la croissance du revenu salarial dans les branches motrices, en l’occurrence la métallurgie parisienne. En conséquence, l’augmentation des capacités de production et l’extension du marché intérieur vont sensiblement de pair, puisque le compromis salarial fordiste codifie une quasi-constance des règles de distribution des gains de productivité. D’un côté, le dynamisme du salaire réel alimente la consommation qui favorise la modernisation des branches correspondantes. […] D’un autre côté, l’investissement industriel s’en trouve stimulé puisqu’il doit répondre à une demande dynamique ; son financement est aisé puisque le taux de profit enregistre des niveaux sans précédent.

[…] Une politique monétaire permissive favorise de bas niveaux du taux d’intérêt réel, adjuvant non négligeable pour une industrie gourmande en capital. L’accès au crédit à la consommation permet une solvabilisation de la demande des biens fordiens tels que l’automobile, les biens d’équipement durables, le logement.

[…] Mais la condition la plus essentielle est sans doute que les échanges internationaux ont une importance limitée ou tout au moins sont plus des adjuvants de la croissance qu’ils n’expriment une forte contrainte de compétitivité. En conséquence, la demande interne alimente effectivement l’industrie française, condition essentielle du bouclage du circuit de la production et de la consommation de masse sur l’espace national.

Robert BOYER (1998), « La France, pas douée pour la croissance », Problèmes économiques n° 2590, novembre.

 

Grâce à ses gains de productivité, […] des biens et services supplémentaires sont produits dont l’utilisation permettra d’augmenter le niveau de vie d’au moins une partie de la population. Mais encore faut-il que ces biens et services supplémentaires soient achetés, ce qui ne se fera que si du pouvoir d’achat supplémentaire est distribué. Toutefois, selon que ce pouvoir d’achat est distribué aux propriétaires du capital, aux salariés ou à la collectivité (sous forme de cotisations sociales supplémentaires destinées à financer une meilleure protection sociale ou sous forme d’impôts supplémentaires destinés à financer des services collectifs), la nature de la demande sera différente. Il n’y a pas immédiatement adéquation entre gains de productivité, répartition des revenus qui en sont issus et évolution de la demande. Surtout, conformément à l’analyse keynésienne, si les gains de productivité sont attribués au capital (hausse des bénéfices), il n’est pas certain que les revenus ainsi versés soient dépensés : que l’horizon des affaires s’obscurcisse, que la consommation escomptée ne soit pas au rendez-vous ou que d’autres opportunités de placements à l’étranger se présentent, les dépenses d’investissements que ces bénéfices supplémentaires auraient dû normalement financer seront différées, annulées ou effectuées ailleurs. Au total, l’offre aura augmenté (gains de productivité), mais la demande n’aura pas suivi : si bien que les gains de productivité en question, au lieu d’alimenter la croissance et le pouvoir d’achat, se traduiront en licenciements et en chômage.

Telle est, selon les régulationnistes, l’origine fondamentale des crises du système capitaliste : il s’agit de désajustements entre offre et demande globales, parce que, contrairement aux approches s’appuyant sur la « loi des débouchés », aucune règle de répartition harmonieuse des gains de productivité n’est inscrite dans les gênes du capitalisme. L’ajustement se fait alors par blocage de la croissance. C’est, en substance, ce que disait Marx en parlant de « contradiction » entre forces productives – gains de productivité – et rapports sociaux – appropriation des revenus issus de ces gains selon les rapports de force. Mais, alors que Marx y voyait une contradiction insurmontable, l’analyse régulationniste y voit un dysfonctionnement qui peut être levé en mettant en cohérence règles institutionnelles, répartition des revenus et gains de productivité. Si la crise de 1929 a pris tant d’ampleur, ce n’est pas pour des raisons boursières, mais parce que, faute d’être répartis de façon à alimenter un surplus de demande capable d’absorber le surplus de production issus des gains de productivité, ces derniers ont bloqué le système.

Si, à l’inverse, la croissance de l’après-guerre a pu être aussi forte et aussi régulière, c’est parce que des compromis institutionnels comme les conventions collectives ou la mise en place d’une protection sociale digne de ce nom et généralisée ont permis de faire progresser la masse salariale (salaires et cotisations sociales) à un rythme proche de celui des gains de productivité. Lesquels ont puisé leur dynamique non seulement dans le rattrapage du retard européen sur les Etats-Unis (ce qui explique que ces derniers aient connu une croissance moins rapide), mais aussi dans l’importance des investissements matériels, organisationnels et humains qui ont été effectués dans toute cette période. Le « miracle » des trente glorieuses tient à un cercle vertueux : des gains de productivité élevés ont permis d’alimenter des hausses de salaires et des améliorations substantielles de protection sociale, tout en laissant au capital des revenus suffisamment élevés pour financer des investissements importants, lesquels ont permis d’obtenir des gains de productivité élevés, etc. Ce que les régulationnistes appellent parfois le « compromis fordiste »1, pour désigner cet échange informel, mais bien palpable, entre salariés (souvent avec l’aval de leurs syndicats) et directions d’entreprises : l’employeur organise le travail de façon à gagner en productivité, et les salariés acceptent cette organisation en échange d’un salaire relativement élevé et progressant au rythme de la productivité.

Pourtant, comme toutes les belles histoires, celle-ci a eu une fin. Dès le début des années 1960, le compromis en question a eu tendance à s’effriter : alors que les gains de productivité avaient tendance à ralentir, passant de 4% par an (en Europe) à 3% environ, les salariés, sur un marché du travail marqué par une relative pénurie de main d’œuvre2, ont pu obtenir une part croissante de ces gains. Ainsi, alors que bon nombre de manifestants de 1968 s’efforçaient de « changer la vie », les grèves avec occupation se sont terminées par des hausses substantielles de salaires : paradoxalement, la société de consommation, brocardée par les contestataires, est ressortie consolidée. Puis, confrontés à une réduction de leurs marges bénéficiaires, les entreprises ont augmenté leurs prix : mais l’inflation qui en a résulté n’a pas suffi à redresser leurs comptes, si bien qu’elles ont dû s’endetter de façon croissante pour continuer à financer les investissements massifs dont elles avaient besoin pour retrouver un niveau de gains de productivité suffisant. Et cet endettement, en les fragilisant, les exposait à un retournement de conjoncture, qui s’est produit lors du « choc pétrolier », mais qui aurait pu se produire à l’occasion de bien d’autres évènements.

Pour restaurer les équilibres compromis et retrouver une rentabilité suffisante du capital de manière à réduire l’endettement des entreprises, il a alors fallu comprimer la part des salaires. Ce qui fut fait, plus ou moins brutalement, plus ou moins rapidement, dans l’ensemble des pays capitalistes industrialisés, mais sans parvenir pour autant à infléchir la tendance au ralentissement des gains de productivité : de l’ordre de 2,5% durant les années 1980, et même de l’ordre de 1,5% durant la décennie suivante. Pas assez de « grain à moudre » à cause du ralentissement des gains de productivité, une valeur ajoutée utilisée pour restaurer la part du capital, et réservant donc au travail une portion congrue, tout cela s’est conjugué pour ralentir la demande de biens et services de consommation, plongeant alors durablement l’économie tout entière dans « la croissance molle ».

1. En référence à Henry Ford doublant (en 1914) le salaire quotidien des salariés de l’automobile acceptant de venir travailler dans son usine à condition qu’ils se plient à l’organisation du travail (à la chaîne) qu’il avait instauré.

2. En France, par exemple, il a fallu faire appel massivement à la main d’œuvre immigrée (en provenance du Maghreb principalement) et aux « ressources internes », c’est-à-dire le travail féminin et le travail des jeunes issus de l’agriculture. Ainsi, entre 1955 et 1962, la population active n’a progressé que de 30 000 personnes par an. Seule l’arrivée massive des « pieds-noirs » d’Algérie en 1962 a permis de gonfler substantiellement (d’environ 400 000) la population active. Le besoin de main d’œuvre était d’ailleurs tel que cette arrivée massive n’a provoqué aucun chômage supplémentaire.

Denis CLERC (1983), Déchiffrer l’économie, Paris, La Découverte, « Grands Repères », 2007.

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Relaxons-nous intelligemment devant une vidéo de Dessine-moi l’éco, qui explique les conséquences d’une crise de confiance sur l’économie, par le biais d’une rumeur sur les marchés financiers :

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Continuons par un article intéressant sur les bulles et les crises par Christian Chavagneux, qui a publié un ouvrage sur le sujet en 2011, Une brève histoire des crises financières, aux éd. La Découverte.

 

Toutes les grandes crises financières trouvent leur origine dans un excès de crédits. Pour éviter de nouvelles bulles spéculatives, les régulateurs s’efforcent de développer de nouvelles politiques.

« Les vrais besoins n’ont jamais d’excès « , écrivait [...] Rousseau dans Julie ou la nouvelle Héloïse. Une maxime qui s’applique très bien au financement des économies : tant que la distribution de crédits permet de développer des investissements porteurs d’un dynamisme de l’activité, la finance joue son rôle. Mais quand le crédit devient excessif au regard des besoins de l’économie réelle, c’est qu’il sert la spéculation. Et que la crise n’est pas loin. De fait, toutes les grandes crises financières de l’histoire ont été marquées par un excès de crédits.

Dès qu’un petit génie de la finance invente un nouveau moyen de gagner de l’argent, les investisseurs tentés par l’aventure ne se contentent pas de miser seulement leur argent ou celui de leurs clients sur les nouveaux produits du capitalisme casino. Ils empruntent pour accroître le montant de leurs paris. Une partie de l’ingéniosité financière des années 1990 et 2000 a ainsi consisté à inventer des produits financiers complexes par lesquels les investisseurs pouvaient emprunter le plus possible auprès des banques et des gestionnaires d’épargne (fonds de pension, fonds souverains, compagnies d’assurances…) tentés d’entrer dans le dernier jeu financier à la mode. Car même dans une économie où les marchés financiers sont très présents, les banques continuent à jouer un rôle important, par leurs propres placements et par la façon dont elles financent les autres investisseurs.

C’est ainsi que se met en place ce que les économistes appellent un  » accélérateur financier « , qui transforme un effet de mode en une bulle qui s’auto-entretient : l’argent prêté sert à acheter des actions, des obligations, des maisons, etc., dont les prix montent grâce à la demande financée par la dette. Ceux qui détiennent ces actifs deviennent alors plus riches et peuvent retourner voir leurs banquiers pour leur demander des crédits supplémentaires… afin de continuer à acheter maisons ou actions dont le prix monte encore du fait de ce surcroît de demande, servant de garanties pour de nouveaux prêts, etc. En cela, toute bulle financière est d’abord une bulle de crédit.

Les économistes américains Barry Eichengreen et Kris Michener ont ainsi qualifié la crise de 1929 de  » boom de crédit qui a mal tourné
« 
. Le constat est identique pour la crise des subprime. Mais, contrairement à ce qui est souvent mis en avant, la forte progression de l’endettement immobilier des ménages américains (ou irlandais ou espagnols, ces deux pays ayant également connu une bulle immobilière), notamment des plus pauvres, n’est pas le principal coupable. Une montée des défauts de remboursement des Américains victimes d’un excès d’endettement immobilier aurait, au plus, posé un problème aux banques du pays ayant mal choisi leurs débiteurs, et provoqué une crise locale et circonscrite. La bulle de crédit qui a causé le plus de dommages concernait les acteurs de la finance : entre décembre 2002 et décembre 2008, l’endettement du secteur financier américain rapporté au produit intérieur brut (PIB) a progressé de 26 points de pourcentage, celui de la zone euro de 33 points et celui du Royaume-Uni, probablement le plus touché par la crise, de 53 points de PIB ! Ces crédits ont nourri l’achat des produits financiers toxiques créés par les innovations, et c’est ce mélange qui a transmis le virus de la crise à l’ensemble du système financier américain et international. Quand les bulles de crédit nourrissent la spéculation sur les innovations des acteurs financiers, la bulle d’actifs suit et le krach pointe.

Avant la crise des subprime, les régulateurs considéraient que la condition nécessaire et suffisante pour avoir un système financier stable était que chaque banque prise individuellement soit en bonne santé et que chacune ait mis assez d’argent de côté pour faire face à d’éventuelles difficultés. La faillite de la banque d’investissement Lehman Brothers a montré que cela n’était pas suffisant et que, pour diminuer la probabilité de futures crises, il fallait à la fois maîtriser le crédit spéculatif et faire attention aux liens de dette unissant tous les acteurs financiers entre eux. Ceci afin de mesurer ce que les problèmes des uns pouvaient causer comme dommages aux autres. Ces deux aspects définissent ce que l’on appelle des  » politiques macroprudentielles « .

Les régulateurs sont donc en train de tenter de définir à quoi correspond une progression  » normale  » du crédit dans une économie, en fonction de son potentiel de croissance. Puis de repérer le moment où le crédit s’emballe et devient excessif au regard de cette norme, signe que les banques fournissent sûrement les financements nécessaires à la formation d’une bulle spéculative.

L’étape suivante consiste à repérer les banques, mais aussi les gros fonds spéculatifs et tous les établissements financiers importants qui participent à cette bulle et à leur imposer de mettre davantage de capital de côté pour faire face à l’accroissement des risques qu’ils sont en train de prendre. Ce qui va casser la rentabilité des crédits, les faire diminuer et crever la bulle avant qu’elle ne devienne importante.

Une enquête du Fonds monétaire international (FMI), publiée en mars 2011 et menée auprès de 64 autorités de régulation financière, montre que la mise en oeuvre des politiques macroprudentielles a déjà démarré : 43 % des pays en ont déjà établi les principes et c’est en cours dans la moitié de ceux qui restent. Dans 86 % des cas, la mission a été confiée aux banques centrales : celles-ci ne devront donc plus seulement être jugées sur leur capacité à maîtriser l’inflation des prix des biens, mais également sur leur efficacité à maintenir la stabilité financière. En Europe, cette mission a été confiée au Conseil européen du risque systémique, dirigé par la Banque centrale européenne (BCE).

Comment les contrôleurs comptent-ils faire pour mettre en oeuvre ces politiques ? 88 % d’entre eux répondent qu’ils vont utiliser des modèles statistiques sophistiqués. Mais heureusement, 77 % reconnaissent que les données disponibles ne sont pas toujours de qualité suffisante et qu’une analyse qualitative est indispensable : le recours à des contacts rapprochés avec les professionnels de la finance, une surveillance des types d’activités à partir desquels ils veulent gagner de l’argent et une attention aux innovations à la mode et à leur complexité s’imposent.

On attend en effet des régulateurs plus qu’une simple lecture des résultats de modèles financiers qui n’ont jamais brillé par leur capacité d’anticipation des bulles de crédit, des bulles d’actif et de leurs modes de contagion. Afin de s’assurer que les crédits distribués servent bien le financement de long terme des économies plutôt que des paris insensés porteurs de nouvelles crises.

Christian CHAVAGNEUX (2011), « Des bulles de crédit aux crises financières », Alternatives Economiques hors-série n° 91, décembre.

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Enfin, terminons par une série de textes qui s’interrogent sur la notion de « croissance potentielle ».

- Une définition, tout d’abord : la croissance potentielle est une notion de macroéconomie qui désigne la croissance économique théorique maximale/optimale réalisée sans tensions inflationnistes compte tenu des facteurs de production disponibles et de l’état de la technologie. C’est un PIB considéré de long terme, qui dépend de facteurs d’offre : la population en âge de travailler, la productivité du travail, le stock de capital et le progrès technique. A court terme, la croissance économique (effective) est déterminée par des facteurs de demande : celle des ménages (dépendante des revenus), celle des entreprises françaises (consommation intermédiaire et investissement) et étrangères (exportations), et celle des administrations publiques.

« A court terme, la croissance effective oscille autour de la croissance potentielle à la faveur des cycles économiques. Sous cet angle, cette dernière représente, en quelque sorte, la croissance effective corrigée des effets de cycle. La croissance potentielle devient tangible à un horizon de moyen/long terme : théoriquement, la croissance effective tend alors, en moyenne, à la rejoindre. » (L’économie française et les finances publiques à l’horizon 2030, un exercice de prospective, Rapport d’information n° 335 (2009-2010) de Joël Bourdin, Sénat, 25 février 2010)

Instabilité de la croissance dans Chômage chap-2-doc-10

Jean-Paul LEBEL, Adeline RICHET (dir.) (2012), Manuel de SES Terminale, Hachette Education, p. 42

 

- Des extraits d’un article de Denis Clerc :

Les économistes adorent ce genre de concept, faussement simple et délicieusement alambiqué [de croissance potentielle]. Imaginons que je sois un fan de vélo : tous les dimanches, j’ai l’habitude de faire le même circuit et je sais qu’il me faut 58 minutes en temps normal, 56 minutes en forçant un peu, pour le parcourir. Mais aujourd’hui, j’ai mis une heure et quart : ma croissance potentielle (en fait, ici, ma vitesse potentielle) n’a pas été atteinte, à la fois parce que je n’étais pas en forme (cause endogène) et parce qu’il y avait un vent contraire (cause exogène).

La croissance potentielle, c’est donc celle qu’un pays devrait normalement obtenir sans surchauffe, c’est-à-dire sans provoquer de hausse des prix, grâce à ses potentialités : la progression et la qualification de sa population active, ses investissements, ses infrastructures, etc. S’il n’atteint pas ce rythme, ou s’il l’atteint au prix d’une inflation croissante, c’est que des obstacles s’opposent à cette croissance potentielle.

Première difficulté : comment chiffrer cette croissance « normale », celle que l’on pourrait atteindre s’il n’y avait pas les obstacles en question ? Habituellement, on additionne la croissance de la population active (la quantité de travail en plus) et les gains de productivité envisageables (l’efficacité du travail). Mais comme on connaît mal cette dernière grandeur, on se borne en général à mesurer ce qu’il en a été dans le passé, par exemple sur les dix dernières années, et à supposer que ce qui a été sera. C’est un des péchés mignons des économistes, qui ont toujours tendance à penser que demain sera comme hier (ce qui est évidemment faux, mais cela leur permet d’extrapoler).

Deuxième difficulté: identifier les obstacles à la réalisation de cette croissance potentielle (tous les nouveaux arrivés sur le marché du travail ne trouvent pas un emploi). Car, évidemment, le principal intérêt de la notion de croissance potentielle est de savoir pourquoi j’ai pédalé moins vite que d’habitude. Là, c’est la bouteille à l’encre : la flexibilité du marché du travail, explique l’OCDE ; les impôts, affirment des hommes politiques libéraux, comme Alain Madelin et Jacques Chirac ; la mondialisation, assure Attac (Association pour une taxation des transactions financières et pour l’aide aux citoyens) ; les anticipations des employeurs, disent les keynésiens…

Denis CLERC (2002), « Les mots de la croissance », Alternatives Economiques hors-série n° 53, juillet.

 

- Une critique en règle de la notion :

La notion de croissance potentielle peut servir de référence dans la conduite du policy mix (combinaison des politiques monétaire et budgétaire) pour situer la position de l’économie par rapport au cycle et juger de l’opportunité d’une relance ou au contraire d’un freinage conjoncturel. Elle peut aussi permettre de caractériser – de manière rétrospective ou prospective – un « sentier de croissance », dans le moyen ou le long terme, et de définir les moyens d’améliorer son rythme.

On pourrait envisager la croissance potentielle comme la croissance « optimale », par référence à l’ensemble des dimensions d’un développement soutenable : elle correspondrait au rythme maximum qui ne créerait pas de tensions susceptibles de freiner la croissance ultérieure et s’accompagnerait d’un développement solidaire et durable. En fait, les travaux utilisant cette notion ne considèrent que le premier de ces aspects. S’inspirant de théories qui tentaient de rendre compte de ce que le contexte de « stagflation » (dans les années 1960-1970) modifiait les conditions de l’« arbitrage entre inflation et chômage », leur postulat – souvent implicite – est que les seules tensions susceptibles de remettre en cause le caractère soutenable d’un certain rythme de croissance sont les tensions qui pourraient résulter d’une accélération des salaires survenant quand le chômage tombe en-dessous d’un certain niveau « d’équilibre » : la boucle prix-salaire enclencherait alors une spirale inflationniste qui réduirait la demande de travail par les employeurs et jouerait ainsi le rôle de force de rappel pour ramener le taux de chômage à ce taux d’équilibre, qualifié également de « structurel ». Dans ces conditions, le taux de croissance potentielle est la combinaison du taux de croissance de la productivité du travail et de celui de la quantité de travail potentielle (compte tenu de ce chômage « d’équilibre »). Alors que la production potentielle devrait être définie comme celle qui résulte de la combinaison optimale du travail et du capital, elle est le plus souvent estimée en considérant que le seul facteur limitatif est le travail, parce que l’on suppose que c’est seulement du marché du travail que pourraient résulter des tensions mettant en cause le caractère soutenable de la croissance. Ce traitement dissymétrique revient à accepter ou même à se fixer comme « cible », un certain taux de chômage. Cette hypothèse peut alors induire une sous-utilisation des ressources en travail (de même également qu’en capital), en contradiction avec l’idée que la faiblesse du niveau de la production potentielle, en Europe et en particulier en France, s’explique notamment par un taux d’emploi médiocre.

Par ailleurs, on ne peut négliger les effets en retour du niveau de la croissance effective sur celui de la croissance potentielle : une croissance effective trop faible entraîne une montée du chômage susceptible de dégrader, par un phénomène d’« hystérèse », les conditions de fonctionnement du marché du travail et peut décourager l’investissement et l’innovation ; ainsi, certaines réformes dont l’objectif est en principe d’améliorer les conditions de croissance à long terme risquent, en réalité, de déprimer la conjoncture et d’obérer le niveau de croissance potentielle ; à l’inverse, une dynamique conjoncturelle expansive peut en elle-même avoir des effets vertueux à moyen et long terme en favorisant l’investissement et l’innovation : une meilleure croissance permet de créer plus d’emplois et d’obtenir des gains de productivité supérieurs.

Pierre DUHARCOURT (2007), « Croissance potentielle et développement », Rapport du Conseil Economique et Social, pp. 8-9 : http://www.ladocumentationfrancaise.fr/var/storage/rapports-publics/074000122/0000.pdf.

Publié dans : Chômage, Consommation, Crise, Croissance, PIB, Production, Seko |le 16 novembre, 2012 |Pas de Commentaires »

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